27.06.2007

Voyage dans une France insolite

4f4fc2d610485b1941a5d7f89aa470fd.jpgPhoto:Nicole Chatelier

    C’est avec gourmandise que j’ai sillonné la France au début des années quatre-vingt-dix, pas une France rationnelle, industrielle, agricole, non une France méconnue, excentrique constellée d’étranges fantaisies architecturales. J’ai vagabondé ainsi suivant ma seule intuition, le nez au vent, un peu comme ces moines gyrovagues du Moyen Age, toujours avec l'espoir secret de démasquer au coin d'une petite route forestière, le chef-d'oeuvre frénétique et précieux, le château de la belle au bois dormant gardé par le Grand Cornu qui aurait grandi à l'abri de la lumière et des médias.
Je voulais découvrir la raison profonde qui poussait tous ces artistes populaires anonymes à travailler la matière comme de vrais artistes, loin du marché de l'art. Comprendre ces entreprises monomaniaques et la persévérance de ces hommes et femmes à édifier des structures grotesques, humoristiques, inquiétantes, délirantes, contre vents et marées, contre les moqueries et les jalousies des voisins, contre l'incompréhension de la famille parfois, contre l’ordre du monde. Je compris vite que c’était tous des loups solitaires, affamés de folies qui faisaient sans le savoir une oeuvre de leur vie et qui avaient organisé toute leur existence autour de leurs créations fantasmagoriques. Un vrai régal.
    C’est ainsi que je suis descendu sans préjugé, sans précautions aussi, dans des caves grouillantes de bizarreries artistiques, et j'ai découvert des coffres de fêtes foraines bourrés de têtes grotesques, des statues d'anges et de diables plantés à la va-vite sur des flancs de colline, des visages griffonnés sur des murs. Le bouche à oreille fonctionna très vite dans cette investigation marginale. Un simple arrêt dans un petit café de village et le tour était joué autour d’une bonne bière. «Ah, vous cherchez le fada», me disait le patron du bistrot, c’est pas compliqué vous suivez les flèches à gauche de la mairie. Il  a son chantier dans le bois, et un client me guidait sur la piste d'un ermite qui avait planté des mausolées autour de sa maison de bois. Et des fadas, il y en avait partout. J’ai  découvert ainsi petit à petit le petit peuple des nouveaux primitifs qui campaient aux frontières des mégalopoles. Un étonnant phénomène de société. Pourtant quelque chose m'intriguait. Ces artistes oeuvraient souvent de manière clandestine, se confiant avec réticence. Pour mieux comprendre, je compulsais dans le même temps fiévreusement les guides dans les bibliothèques, les librairies, pour situer géographiquement ces habitants-paysagistes mais je ne trouvai presque rien. Rares étaient ceux qui y étaient répertoriés.
    J'avais bien couru, quand j'étais enfant, sur les têtes de pirates que l'abbé Fourré avait sculptées sur les falaises granitiques de Rothéneuf du côté de Saint-Malo mais  autre chose  était de rencontrer en chair et en os ces inspirés de l'art qui faisaient hausser les épaules aux esprits sérieux. Ce fut une révélation. L'idée que l'art pouvait surgir des mains d’un ouvrier à la retraite, d’un vieux paysan, d'un guérisseur de campagne ou d'un ancien épicier, fut pour moi la révélation d'un continent mystérieux, prélogique, instinctif. Je décidai donc de remonter le temps des Bizarres. Commença alors un singulier voyage aux frontières de l'art, un voyage subjectif sur les terres d’artistes insoumis à leur époque.
Au fil des mois, je découvrai un territoire insoupçonné, une France parallèle, peuplée d'artistes obscurs, comme un réseau de nouveaux inspirés.
    Premier constat. À la première génération d'art-brutistes, héroïque, souffrante, anonyme, qui avait creusé les souterrains de l'art, révélée dans les années cinquante par Jean Dubuffet et André Breton, a succédé une nouvelle famille plus insolente. Ils sont plus jeunes, audacieux, souvent décalés, ayant exercé de nombreux métiers, vécu quelquefois au coeur des grandes villes, la cervelle attisée par des rêves mythiques, se nourrissant d'archétypes planétaires, de lecture de science fiction ou de traités de sciences occultes. Inutile de préciser qu'ils ne roulent pas sur l'or. Ils cherchent leurs matériaux de base, plastique, papier, mais aussi os, bois et pierre, sur les plages, dans les forêts, les surplus industriels, les poubelles et les décharges publiques. Ils peignent, assemblent, sculptent sans complexes, avec fraîcheur. Ils glorifient souvent la nature. Ils sont mystiques, excentriques, art-brutistes, instinctifs peu importe l’appellation. Ils naviguent tous sur les traces de Chaissac, de Cheval et du glorieux Chomo. En fait un peuple d'illuminés de l'art est né sans qu'on le sache, sans doute en réaction à la tumultueuse révolution technologique et urbaine. Bravant tabous et sarcasmes, ils constellent les prairies, les bois, les zones incultes de fantaisies architecturales, de musées imaginaires, satisfaisant leurs fantasmes les plus insensés. Osant montrer au monde la part maudite qui nous habite. Comme un miroir déformé de nos anges et démons intérieurs. J'y devine même des correspondances avec les fougueuses entreprises urbaines des graffito-peintres, de Basquiat, de Keith Haring et de Combas.
    Certains soirs, installé pour un ou deux jours dans un hôtel, genre Relais des Trois Marchands ou Au Rendez-Vous des Voyageurs, je feuilletais des petites revues qui, mises bout à bout, formaient un véritable réseau d'amateurs d'environnements insolites. Compulsant ces brèves biographies, je parcourais un fragment de l'histoire française de l'art brut. Il existait donc des chercheurs d'art insolite, détaillant la vie de ces génies ordinaires. Il y avait la tribu Ozenda, le groupe Gazogène, la confrérie Création Franche et les Friches de l'Art. Tous des défenseurs bénévoles des instinctifs. Je n'étais pas toujours d'accord avec les cris de guerre de certains d'entre eux contre l'art moderne, comme si les art-brutistes devait rédempter l'art, mais la foi des auteurs de ces mini-manifestes avait quelque chose de tonique, de généreux. Je pense à Joe Ryczko qui a imaginé «un lieu pour les friches de l'art ». « Un endroit » dit-il, « où je donnerais rendez-vous aux singuliers, aux excentriques, aux zonards, aux francs-tireurs... Mon choix se porterait donc plutôt sur un havre champêtre où l'on ne montrerait que l'invendable, l'irrécupérable, le déraisonnable, l'inclassable...»
Jean Dubuffet a dit très justement dans les années 50 : « L'art ne vient pas coucher dans les lits qu'on a faits pour lui. Il se sauve lorsque l'on prononce son nom, ses meilleurs moments, c'est quand on oublie comment il se nomme ». Les illuminés de l’art, archisculpteurs et autres pétrisseurs de ferraille ont pris le relais et bâti des fantaisies architecturales aux quatre coins de la France sans se soucier d’esthétisme, de bon goût ni de modes.
     Parmi cette tribu d’artistes singuliers, il y a bien sûr les grandes légendes telles que le sublime facteur Cheval, le bâtisseur de Hauterives ou Picassiette, le jardinier mystique de Chartres, des géographes de l'art comme Tatin ou Charles Billy, des sculpteurs de golems comme Barret, un enlumineur de pierre comme l'abbé Fouré, le celte Le Lagadec qui a dressé des colosses en fer au milieu d’un champ d’Essonne, ou bien Jacques Warminski et sa curieuse  Hélice terrestre.
    Il y a aussi cette nouvelle génération d’artistes singuliers qui aujourd’hui brisent encore plus les barrières du raisonnable, tels que Thierry Ehrmann avec sa Demeure du Chaos, Florence Marie et sa Forge, le talentueux Jean Linard et sa Cathédrale de mosaïques à ciel ouvert, Danielle Jacqui qui a englouti sa maison de Roquevaire sous un flot de peintures flamboyantes, ou bien le guérisseur René Raoult qui a planté un peuple de totems dans son jardin des Côtes d’Armor.
    Une confrérie d’artistes instinctifs qui s’amusent et provoquent. Ils forment tous une confrérie d’artistes hors normes qui constellent la France d'environnements fantastiques qui surprennent, choquent, exaltent les anciens rêves qui sommeillent dans les labyrinthes de nos cervelles.