01.10.2007

Les Folies Siffait

e21c9c6dc4b1256fb5f40b14256f93ef.jpg
Photo Nicole Chatelier

 

 « Dans le site peu connu de la Folie Siffait…j’y déchiffre comme le mythe de l’Architecture enfin livrée en pâture au Paysage » Julien Gracq (Carnets du grand chemin)

Le site des Folies Siffait est un des hauts lieux oniriques de la vallée de la Loire. À la fois ruine extravagante et jardin fantôme, ce château des Abîmes fut édifié sur les ruines d’un château fort, au début du XIXe s. par Maximilien Siffait. L’étrangeté de ces vastes structures ruiniformes dominant la Loire, composées d’escaliers qui ne mènent nulle part, de fenêtres murées et de pavillons noyés au milieu des ronces, rend difficile leur classement dans un genre architectural précis : château d’illusion, décor en trompe-l’œil, jardin suspendu ?

Une folie romantique
C’est en 1816 que Maximilien Siffait, receveur impérial des douanes, découvre les bords de Loire, au cours d’un voyage d’affaires à Nantes. Pour cet homme du Nord, né en 1780 à Abbeville, repoussé de Calais à la suite des défaites napoléoniennes, c’est le coup de foudre et la possibilité d’une nouvelle vie. Sans attendre, il acquiert les terres de la Gérardière et le promontoire de Castel Guy qui s’élève à plus de 50 mètres au-dessus de la Loire. Il fait immédiatement construire un belvédère, une sorte d’avant-scène pour contempler, avec sa femme Marie-Louise, les levers de soleil sur la Loire. Décidant d’ajouter des escaliers pour rejoindre le fleuve, il embauche des centaines de paysans et des gens de la région au chômage pour effectuer les travaux.
Sans doute inspiré par le splendide et baroque jardin d’Isola Bella que le comte Vitalien Borromée avait créé en 1632 sur son île du lac Majeur, Maximilien Siffait poursuivit pendant 14 ans les travaux, faisant surgir des broussailles et des herbes folles, des constructions insolites, un kiosque turc, un pavillon à fronton triangulaire, de larges escaliers encadrés de lourdes rampes, des fenêtres murées, le tracé s’apparentant à un étrange labyrinthe.
Un ensemble architectural insolite que l’écrivain–voyageur Adolphus Trollope, en voyage dans l’ouest de la France, décrivit ainsi en 1839 : « Le voyageur voit dans le lointain une grande masse de constructions colorées d’une forme et d’une apparence inexplicables. »

Un jardin excentrique
 Aujourd’hui, les murailles des Folies Siffait sont toujours ornées de fenêtres murées et de portes qui ouvrent sur le vide. De mystérieux escaliers moussus, encadrés de lourdes rampes en fer, débouchent sur des précipices, et parmi les cèdres et les cyprès, des tourelles subsistent, défiant le temps. Cependant, les murs ont malheureusement perdu leur couleur.
Quel fut le but de Maximilien et de son fils Oswald, qui poursuivit son œuvre ? C’est sans doute la vie de Maximilien qui peut éclairer l’extravagance de ses constructions.
D’après Jean-Gabriel Bouchaud, un Nantais proche de la famille Siffait et issu d’une longue lignée d’artistes, ce jardin excentrique fut un acte d’amour, d’abord dédié à sa femme, ensuite  à sa fille, leur offrant ainsi une promenade sur les bords de Loire. Pourtant, une terrible malédiction frappera la famille. D’abord, la femme de Maximilien disparaît brusquement à l’âge de 36 ans. Brisé, celui-ci continue son œuvre, marquée cette fois par une douleur infinie, ce qui explique en partie les curieuses constructions qui émergent dès lors progressivement, voies sans issue, fenêtres et portes fermées, signes de la tragédie et du non-sens de la vie.
En 1832, Maximilien, élu maire du Cellier, pense à l’avenir de sa fille Jeanne-Louise, à qui il dédie les nouvelles extravagances des Folies Siffait. Mais celle-ci mourra avant l’inauguration de cette Folie, prévue pour ses 18 ans. À la mort de Jeanne-Louise en 1836, Maximilien, âgé de 50 ans, quitta Le Cellier, et son fils Oswald hérita des Folies Siffait, poursuivant l'œuvre romantique de son père.
Passionné de végétation, Oswald apporta une touche plus végétale, des voûtes de feuillages, transformant le site en « Feuillées Siffait ». Sa femme Rosalie fit enduire les murailles et les escaliers de « crépi multicolore » en mémoire de Jeanne-Louise. Le jardin suspendu devint encore plus excentrique, envahi de pagodes chinoises et des turqueries bizarres, et même peuplé de mannequins de cire.
Le site est protégé depuis 1942 et classé Monument historique depuis 1991. Aujourd’hui, quand on visite les Folies Siffait, on découvre une étonnante fantaisie architecturale, composée de vingt-trois terrasses soutenues par des murs en pierres sèches qui peuvent atteindre douze mètres de haut, l’ensemble relié par des escaliers qui descendent vers la Loire. Le lieu a été longtemps laissé à l’abandon. Aujourd’hui, la commune du Cellier, qui en est propriétaire, aménage le site pour le confort des visiteurs. Comme le souligne Jean-Gabriel Bouchaud, « qu’aujourd’hui et demain, en ce jardin sauvage et solitaire, les seuls bruits autorisés à rompre le silence soient celui de la fleur qui tombe flétrie au sol ou celui de la branche morte qui, sous les pas, se brise. »