16.08.2007

Jacques Warminski

 L’ARCHISCULPTEUR DES TROGLOS
« Écoute le vent, mon gars, écoute le chanter dans les câbles ». Jacques Warminski parlait toujours d’une voix rauque, chaude, ses yeux de doux  géant fixé sur moi. J’écoutai et la mélodie du vent glissait douce, tournant autour de nous, parfumée de bruyère des champs. Quand je l’ai rencontré, il matérialisait le son du vent avec des bolducs au-dessus de son jardin troglo pour créer disait-il « une harpe éolienne ». C’était au printemps 1989. Il faisait chaud et on a bu un petit vin d’Anjou. Peut-être un peu trop.
Il creusait la terre comme un sanglier, toujours avec force et rage comme les premiers habitants de la terre. Lui qui s’était donné pour tâche héroïque de sculpter la terre, il transforma ainsi un petit hameau troglodytique, en un monumental espace d'arts plastiques. En fait je crois qu’il avait dans la tête le projet fou d’édifier une termitière humaine.
À chaque printemps, les retrouvailles étaient toujours chaleureuses.. « Alors, Claude, on vient prendre l’air chez Warminski. Regarde, le boss, regarde le comme il avance. » Et c’était vrai, l’œuvre progressait vite, moins vite qu’il n’aurait voulu sans doute. Il marchait toujours à grandes enjambées poussant sa grande carcasse toujours plus profond dans les nouvelles cavernes qu’il creusait avec frénésie. Il s’arrêtait de temps en temps et lançait : « T’as vu la lumière saumonée qui balaye les champs ? T’as vu? »

Un jour, je lui demandai: « Tu fais quoi au juste? » Mystérieux, il me répondit : « Une hélice terrestre » Le nom était lâché. Une hélice terrestre !. Il aimait les mots colorés et étranges, les assemblages composites. L’hélice terrestre m’évoquait à la fois des décors de films fantastiques et des architectures primitives. Warminski avait une conception très sensuelle de l’art . Il me répéta souvent : « Tu vois, fils,  dans mon hélice on peut s'asseoir, se coucher, se rouler, manger sur les formes de l’Hélice terrestre. Le corps épouse les alvéoles, se love à l'intérieur comme un fœtus dans son ventre ».
L’œuvre est majestueuse. Elle se compose d'une surface souterraine, vaste ensemble de galeries creusées dans le tuffeau et reliées entre elles par de petits diverticules sombres et labyrinthiques et d'une surface à ciel ouvert, l'Amphi-sculpture. Aux formes concaves des parties souterraines dédiées au silence et à la nuit, émergent en écho les formes convexes de l'Amphi-sculpture ouvertes aux clartés du soleil.
A force d'acrobaties architecturales, Jacques Warminski a ainsi creusé un labyrinthe bizarre qui s'enfonce comme une vrille dans le ventre de la terre. C’était sa façon à lui de chanter l’union de l'art et de la nature. Cinq ans à creuser le tuffeau, à modeler des formes pour que le corps des visiteurs épouse les volumes et que la terre devienne charnelle. A l'ombre des labyrinthes, à la fraîcheur des grottes, correspond la lumière et la chaleur de l'Amphi-Sculpture. Je suis resté un jour et une nuit dans l'espace de Warminski. Cet hercule de la terre, à la différence des artistes du Land Art, travaille dans la durée. Quand le soleil s'est levé sur l'Amphi-Sculpture, vaste gradin ouvert à l'air libre, une phrase de James Turrel m'est revenue à la mémoire, à propos de son Roden Crater, sorte de vaste pyramide édifiée en plein désert de l'Arizona : «Dans ce projet, je trouvais intéressant d'ajouter à la beauté naturelle du site l'artifice culturel, l'art.» Un projet similaire chez Warminski, plus modeste sans doute mais aussi lumineux, aussi abstrait. Jacques Warminski, l’un des derniers archisculpteurs du XXe s., a transformé un village troglodytique en un somptueux espace d'arts plastiques qu’il a mystérieusement baptisé L’Hélice Terrestre. A force d'acrobaties architecturales, Warminski, la taupe géante, a creusé un labyrinthe qui s'enfonce comme une vrille dans le ventre de la terre, chantant à sa manière la vieille union de l'art et de la nature.
C'est au fond de la cour principale du hameau, creusée dans le calcaire, que l'Hélice terrestre est née. Celle-ci est édifiée selon le principe que toute forme a son revers. Au concave (surface en creux) correspond le convexe (surface bombée). L'espace est ainsi composé d'une surface souterraine, vaste ensemble de galeries creusées dans le tuffeau et reliées entre elles par de petits diverticules sombres et labyrinthiques et d'une surface à ciel ouvert, l'Amphi-Sculpture. Aux formes concaves des parties souterraines offertes aux mystères de la nuit, émergent en écho les formes convexes de l'Amphi-Sculpture ouvert aux clartés de la lune et du soleil. La structure majeure de l'Hélice terrestre, l'Amphi-Sculpture aux flancs moulés en forme de gradins, évoque les cryptes des tombeaux pharaoniques. Cette passion du convexe s’accompagne d’un érotisme brûlant de la matière. On s'assoit, on se couche, on se roule, mange sur les formes. Le corps épouse les alvéoles, se love à l'intérieur, œuf, fœtus dans son ventre. Sur son  périmètre extérieur, une pente de cinquante mètres, en forme de pas hélicoïdal, permet de relier le monde aérien au monde souterrain auquel on accède en se glissant par une grande bouche de tuffeau qui avale le visiteur le long de boyaux obscurs. Au centre de ces dédales, une sphère ronde et lisse, étonnante bille de mercure de 3,14 mètres de diamètre, qui matérialise le son des formes. Cette étrange qualité acoustique amplifie les cris et les murmures qui se répercutent à l'infini.
La surface des parois de l'Hélice terrestre est criblée de petits trous qui correspondent à des personnages alvéolaires en état d'apesanteur. La tête en bas, ils dansent sur les murs. Leurs corps sont aériens, fluides. Ce sont les formes qui déterminent l'aspect quasi charnel de toutes ces silhouettes anthropomorphiques qui peuplent les tunnels, créant une sorte de mystérieux langage aux signes cubiques, carrés, ronds.
Il s’est tout simplement épuisé et à l’aube du 6 novembre 1996, Jacques Warminski est mort à son lever terrassé par une crise cardiaque dans les bras de sa compagne, rejoignant les grands ancêtres des archisculteurs quelque part dans un coin de la galaxie où peut-être il sculpte cette fois-ci une hélice céleste.
 Consulter le site: http://heliceterrestre.canalblog.com/

19.11.2006

Pierre Rapeau, le maquilleur de la nature

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Photo © Nicole Chatelier



Fatigué du monde, Pierre Rapeau, professeur de sciences naturelles, est retourné un jour dans les bois de son enfance, prenant, dit-il, « le paysage du Périgord comme un grand cahier pour y inscrire ses rêves » et jeter comme le Petit Poucet des bouches et des yeux sur les écorces et les granites. Au milieu des bois, sur un tapis de fougères, les yeux mi-clos, il me raconta l'histoire de ces souches, roches et racines qu'il a peintes. « Au début des années 1980, j'étais atteint de silence. J'étais prof de biologie. J'en avais marre et j'ai divorcé. Je suis allé parler aux arbres de mon enfance. J'ai repeuplé mon monde avec mes propres créatures, ma propre mythologie, lointains échos des légendes que ma grand-mère me racontait."
Il s’agissait pour lui de se retrouver tout simplement et de retrouver un monde qu’il avait perdu de vue à Paris. Pendant toute sa période parisienne, il fréquenta seul et sans formation les galeries de peinture, surtout rue de Seine. Il se promenait toujours avec un carnet où s'inscrivait une recherche poétique entre dessins et texte. De là peut-être cette envie, cette rage d'écrire sur tous les supports possibles du paysage, arbres, souches, terre, glace, neige, outils agraires abandonnés, croix, feuilles, vieux murs…
Avec Pierre Rapeau, une nouvelle génération d’artistes est née, les maquilleurs de la nature. Un soir de juillet 1992, j'ai couru au fond des bois périgourdins, aux côtés de ce grimeur d'arbres qui peuplait de créatures, depuis plus de dix ans, les sous-bois d'Abjat, effrayant les petits enfants, agaçant les chasseurs de sangliers. J'ai vu au crépuscule les derniers rayons du soleil venir mourir sur le visage mélancolique de «la Belle Endormie». J'ai senti les yeux des dryades et des licornes tatoués sur les écorces nous épier. Pierre Rapeau caressait avec tendresse les visages graffités dans la pierre et le bois, un poème flottant sur les lèvres. Sans le savoir, il avait suivi les traces de Richard Long et d'Hamisch Fulton, transformant le paysage en palimpseste végétal, Hamisch Fulton qui disait : « J'ai choisi de faire de l'art en marchant, en utilisant des lignes et des cercles, ou des pierres et des jours.»
La journée de ce peintre des arbres obéit à un rituel étrange et précis. Au petit jour, il part à bicyclette, le nez au vent, au rendez-vous des arbres, deux gros pots de peinture brinquebalant de chaque côté de son guidon. Comme un Indien, il s'enfonce dans les bois moussus chargés d'odeurs d'herbe mouillée et d'écorces, et se perd dans les buissons, le regard flottant, scrutant l'ombre épaisse des sous-bois. Par surprise, il capture sur les troncs noueux de châtaigniers morts les formes endormies qui gisent secrètement dans les souches hérissées, les racines arachnéennes et les grosses boules de granite qui affleurent le sol. Alors il prend ses couleurs et grime avec douceur les arbres à l'agonie. D'un coup de pinceau, il souligne l'arrondi d'une bouche pulpeuse, l'ovale d'un œil, le mufle rouge d'une licorne, révélant ainsi nymphes et dryades assoupis dans les plis des arbres. Le résultat est surprenant, mystérieux. Des elfes, des guerriers indiens, des femmes-fées, des totems masqués surgissent sur les loques des arbres oubliés dans leur tombe forestière.
Pierre Rapeau délivre les divinités sylvestres prisonnières des écorces. Il leur donne un visage déshabillé de rides, les baptise de noms sortis de sa propre mythologie. Les arbres morts se métamorphosent alors en «Cosaque», en farouche «Gobeur de ciel», en «Vieil Insurgé» au visage cruel, en «Femme-Licorne» à la corne rouge, en «Jean-sans-tête», en «Père-la-Colère» aux yeux accusateurs, en «Homme-mouton» doré... Autant de silhouettes légendaires empruntées aux récits de sa grand-mère. Les bois s'animent, se peuplent d'yeux rieurs, vengeurs, qui agacent les bûcherons et effraient les petits enfants. Etrange bal masqué pour ce grand maître des arbres cornus et branchus...
Attentif aux gémissements des branches, aux bruissements du feuillage, le tatoueur des bois évite de blesser les arbres. Il les caresse en les peignant. Ses interventions se veulent éphémères : la pluie, le vent, la neige effacent les visages, mais, têtu, Pierre rapeau recommence, courant d'un arbre à l'autre. Les arbres le guident, l'appellent au plus profond des broussailles. Une œuvre déambulatoire où l'anecdocte devient fragment d'une vaste histoire forestière. «La Belle Endormie», par exemple, fut de tout temps un simple bloc de granite à demi enfoui dans les herbes, qui servait de rendez-vous aux chasseurs de sangliers, jusqu'au jour où le tatoueur remarqua que les derniers rayons du soleil venaient mourir sur les formes arrondies de la roche. Les soirs d'hiver, du rose s'attardait sur la pierre, et Pierre Rapeau rêvait jusqu'à la nuit tombée, bercé par les vents oiseleurs.
Un jour, caressant le rocher, il sentit la forme parfaite d'une bouche. En une nuit, il peindra frénétique les deux demi-visages d'une femme, soulignant les lèvres charnues et les yeux mi-clos. Tout près d'un étang, le «Roi Crapaud» guette les égarés et des sorciers masqués attendent la nuit pour filer au sabbat, là-bas, du côté de Puizillou et de La Roderie. Un itinéraire initiatique qui s'est enrichi d'une grande fresque au saut de Chalat, racontant la légende des cloches d'Abjat, une légende noire faite de jacqueries et de misère, surgie de la fin du règne de Louis XIII... Au fil du temps, les couleurs se sont faites plus crues, plus dures, les formes plus expressives. Le pastel tendre des débuts est devenu acrylique. Comme si le maquilleur avait eu envie de réveiller la nature, de rendre le granite vivant, l'écorce sensuelle.
La singulière aventure artistique de Pierre Rapeau m’évoquait un art ambulatoire, celui des traditions picturales des anciens peuples africains. Une quête primitive qui cherche son chemin dans les profonfeurs des bois périgourdins. Et comme un sorcier animiste, il conclut : « Vous savez, j'ai toujours l'impression que les arbres écoutent le battement de mon cœur... »<

26.10.2006

Jean Linard, le bâtisseur de la Cathédrale du Vent

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Photo © Nicole Chatelier

"La nuit je rêve à ma Cathédrale et le jour, c'est le marteau qui fait les formes", me raconta Jean Linard, un matin de printemps entre ciel et bois. "Je retrouve mon enfance, quand je faisais des cabanes. La Cathédrale, c'est ma cabane sacrée. Ça fait dix ans que je la construis."
Ce moine-sculpteur, né en juin 1931 au village de La Marche, dans le Loiret, ouvre une bouteille de sancerre, le sourire aux lèvres. À l'origine, il voulait travailler en communauté. Il s’est retrouvé avec sa femme et ses enfants.
À l'image des sculpteurs médiévaux, Jean Linard a posé sur le gazon de sa prairie sa cathédrale, drolatique, insolite, une cathédrale faite de dizaines de volumes de céramique multicolore. Sa façon à lui de rendre hommage à Dieu, de lui exprimer sa foi à travers les émaux, la terre et le verre.
Son rêve a commencé en 1961, quand il acheta à la lisière d'un petit bois du Cher une carrière de silex abandonnée depuis quatorze ans, pour y bâtir une maison aux toits pentus, ornés de pots de fleurs en forme de gargouilles et de monstres hilares. Une aventure architecturale qui se prolongera par la construction d'une cathédrale ne ressemblant à aucune autre. Ici, le toit, c'est le ciel ; les voûtes, les bras des arbres ; le chœur, un pré peuplé d'une vingtaine de volumes triangulaires en béton de trois à quatre mètres de haut, incrustés de céramique multicolore. Ils s'élèvent vers le ciel en hommage solennel aux vignerons de la région, le cœur percé de somptueuses rosaces faites de bouteilles et de débris de miroirs.
« Ma Cathédrale a le ciel pour toit, commente Jean, elle dort à la belle étoile. J'ai même une vigne à l'intérieur. Je passe de temps en temps la tondeuse entre les mobiles et les sièges et j'ai des apparitions de ceps et de châtaignes. Voilà pour la topographie. Le reste, on l'organise comme on veut. L'essentiel, c'est que ça pète de couleurs.»
Au bout d'un chemin pavé, une arche de brique et de pierre noire du Berry, dont les flancs éclaboussés de couleurs vives glissent sous la fraîcheur parfumée des hêtres et des chênes. C'est la nef, avec ses arcades émaillées de vert, de rouge et de bleu, qui accueille la pluie, le vent et le soleil. Au premier abord, l'œil est attiré par les formes triangulaires et les pépites de couleur qui éclatent dans le flou des feuillages. Pas de statues ni de colonnes, mais, sur l'herbe, de grands mobiles et des candélabres de verre, destinés à capturer les images qui passent. Suspendus à des branches d'arbres, des planètes-miroirs en inox rouge et noir tournoient lentement en cliquetant. La nef bourdonne de coups de cimbales furtifs. Une manière cubiste d'occuper l'espace, de peupler la nature de volumes multiformes.
L'accès à ce sanctuaire laïc se fait par un étroit porche en céramique, dont le tympan ruisselant de sculptures peintes est tatoué d'un «Jésus» en lettres multicolores. Chaque élément de la cathédrale est l'expression d'un symbole. Les volumes, ornés d'un cortège de disques solaires, évoquent les piliers pourvus d'étranges chapiteaux des églises romanes, avec volutes et feuilles d'acanthe ; les socles pyramidaux, historiés de figures allégoriques, la Trinité évangélique ; l'herbe et ses vagues de fleurs, l'Océan.
Sur les murs, un chemin de croix en céramique court sous une treille. Dans le chœur où pépient les oiseaux poussent, au milieu des fleurs, des sièges en grès surmontés de têtes d'anges jouflus, dorés à l'or fin. Cernés de feuillage vert et rouge, ils tressent à l'ombre des piliers leurs désirs secrets de faunes rustiques... Dans leur cour fantastique, ils sont accompagnés des quatre évangélistes et de Paul, un ami de l'artiste, tous les cinq apparus un beau matin dans la nef sous la forme singulière de miroirs mobiles. La nuit, la lumière des étoiles et des feux d'avion vient mourir dans les yeux des anges devenus elfes et nains moqueurs.
Adossé à la maison de l'artiste, un baptistère croule sous un torrent de mosaïques dont les couleurs se reflètent dans une flaque de ciel jetée à ses pieds. Sans doute le chef-d'œuvre de ce céramiste inspiré qui a su hérisser son domaine de motifs évangéliques, exaltant sa foi personnelle en Dieu et les prophètes.
Il a fallu beaucoup de courage et d'imagination à Jean Linard pour mener à bien cette œuvre nourrie par une authentique recherche spirituelle. Ses anges rient, psalmodient la parole du Christ : «Je suis la couleur du monde, je suis la lumière du monde».
Comme les artistes médiévaux, Jean Linard a une formation polyvalente : graveur, potier, céramiste, sculpteur. Son art s'en ressent : les lignes sont pures, les couleurs franches, l'inspiration géométrique. Une fièvre spirituelle le dévore, et c'est sans doute pour ça que la Cathédrale de Jean Linard est l'une des œuvres d'art populaire les plus achevées de France en cette fin de XXe siècle. L’artiste, devant une bouteille de sancerre frais, conclut : « Contrairement à la retraite, l'éternité est gratuite. La retraite ne m'inspire pas, l'éternité par contre est ma passion. Alors j'exprime ma foi en Dieu à travers la céramique, le ciment, la terre, le verre, la peinture... La terre du Sancerrois est riche, malléable ». Et comme pour bâtir une cathédrale, il faut cent ans, il reste encore à Jean Linard quatre-vingt dix ans de travail. Il faut de l'innocence et de l'éternité, et l'éternité, celui qui se prétend l'artiste du grand Créateur en a plein ses flacons...
De temps en temps, il fait des petites cérémonies et des grandes fêtes. Et si on lui demande si il a une formation d’architecte, il répond : « La belle question! J'ai passé quatre ans au collège technique Estienne, section gravure. J'ai travaillé ensuite comme graveur. Je me suis fait potier et, depuis 1984, bâtisseur de cathédrale. Il me suffit d'une bonne bétonnière et d'un four qui monte à 1 200 degrés pour cuire la terre et faire mes émaux ».

18.10.2006

Le guérisseur des Totems

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Photo © Nicole Chatelier

La première fois que j'ai rencontré René Raoult, ce fut sur sa terre bretonne, en mars 1988, par un matin lumineux. Son adresse m'avait été donnée par un passionné d'art brut, je devrais dire glissée à l'oreille, comme une confidence merveilleuse et rare. Je m'étais donc retrouvé un matin de mars dans la campagne bretonne du côté de Paimpol, parmi les landes et les genêts en fleurs. René Raoult, un homme de la terre, m'attendait silencieux, l'œil scrutateur. Une force immense émanait de cet homme râblé aux longs cheveux blancs tombant sur les épaules, comme une boule d'énergie pure qui aurait cherché à sortir de son corps ; son regard était de fougères et de ronces, tour à tour doux et épineux. Marié, trois enfants, guérisseur le jour, sculpteur de totems à partir du crépuscule.
Suivant en silence un chemin pavé, René Raoult me guida dans son Église à ciel ouvert. Il y avait là, disposés en arc de cercle, dix-neuf totems hiératiques, les visages anguleux, les bouches charnues, les corps torsadés, comme un lointain écho des entrelacs celtiques. Assis sur l'herbe au pied de ses totems, René Raoult me parla avec douceur du ciel et de la terre, de l'enseignement initiatique d'un vieux sabotier, tonton Jean, et de sa maison spirituelle, son Église. Ni hasard ni artifice dans ce lieu sacré, car l'esprit des anciens dieux s'était fait matière dans les totems nés sous une pluie de pétales célestes. L’œuvre plongeait ses racines dans les archives planétaires peuplées d'adorateurs de la Lune et des étoiles, qui dansent, pour l'éternité, autour de hautes statues hiératiques appelant les dieux de l'Amour et de la Force...
L’aventure de René Raoult avait commencé en juillet 1984. Un ami était venu lui annoncer qu'un bel arbre venait d'être abattu dans le bois voisin. Quand il arriva sur les lieux, il reconnut dans l'arbre couché le Christ qui dormait. Il lui souriait. Ce fut un choc. Il le ramena chez lui et sculpta pendant trois jours à la tronçonneuse le fût écorché. Le 14 juillet 1984, il plantait en terre le totem Christ, haut de six mètres. Dans l'après-midi de ce même jour, une voix intérieure l'invitait à construire une maison pour ce Christ. « J’étais en quête d'arbres, me dit-il, et j'ai découvert ceux qui allaient devenir les piliers du futur Jardin ».
À partir de ce jour, le simple sculpteur René Raoult, porté par une puissante force invisible, devint le bâtisseur inspiré du Jardin de Pierre. Architecture insolite dans la campagne bretonne, qui effraiera les voisins inquiets de voir s'élever dans le ciel des Côtes-d'Armor des «têtes d'Indiens».
Tout à la fois pilier du Jardin et arbre du Savoir, chaque statue-totem porte le nom d'une divinité puisée dans la théurgie chrétienne et païenne, et compose ainsi un mystérieux alphabet mystique : le Christ, la Lune, les Sages, les Gardiens, la Mère, l'Univers, le Père, le Soleil, le Diable Vaincu... Le faiseur de totems aurait-il retrouvé la connaissance des arbres, l'ogham, le langage secret des Celtes ?
Les visages des totems étaient graves. Certains étaient borgnes. D'autres n'avaient qu'une oreille, souvenir de la surdité de l'artiste. Leurs bouches étaient charnues, goulues. Ils méditaient sur le monde et ses sanglots. Je reconnus dans le travail de René Raoult cette inspiration celtique qui adore les lignes torturées et les entrelacs, le jeu de l'ombre et de la lumière qui passe sur les visages anguleux, façonnant des traits durs, burinés par les embruns et le soleil bretons. Je sentais bien qu’outre leur valeur artistique, ces sculptures avaient une fonction magique, capter les forces cosmiques, dialoguer avec l’infini. Le Jardin de Pierre devenait ainsi l’achèvement de la longue quête d'un homme qui a vécu mille souffrances et a voulu confier au bois et au granite les forces primitives qui l'habitent.
C’est la haute silhouette du Christ qui m’accueillit, m’invitant à pénétrer à l'intérieur du temple, chemin initiatique vers la Lumière. Gardien de la dépouille du Diable Vaincu qui se roule à ses pieds, René Raoult m’expliqua qu’il appelait les forces du Soleil levant à venir éclairer la planète. À ses côtés, la Lune, les yeux mi-clos, rêvait. Plus loin, un Sage, les mains sur son ventre orné d'un sexe géant, regardait le Roi Couronné qui gardait son peuple de bois. Entre les deux, la Mère, hautaine, bénissait les voyageurs de passage. L' Univers à la bouche pulpeuse saluait le Soleil à l'œil unique et perçant. René Raoult se rapprocha de moi et me dit, le doigt tendu vers le ciel : « Vous savez, le dernier rayon de soleil, du mois de mai à la fin septembre, vient mourir sur le visage du totem Soleil ».
Le chœur de l'église était peuplé de dix-huit petits blocs de granite traités en ligne simplifiée : c'étaient les Habitants qui priaient, pétrifiés par le spectacle grandiose qu'offraient les totems. Ces pierres dressées étaient gravées de dessins symbolisant les quatre éléments, la terre, le feu, l'air et l'eau. Des silhouettes d'oiseaux et de poissons, lune et soleil couraient sur le granite, autant de signes qui rappelaient le langage pictographique des Celtes.
Sous un pommier, les Pèlerins, douze blocs de granite venus ici méditer, sommeillaient au soleil d'Armor. Une tortue de pierre veillait sur eux. « C'est la Tentation biblique », me murmura à l’oreille le guérisseur.
Pendant une journée entière, j'ai écouté cet homme raconter l'histoire de son temple totémique, nommer et décrire les hautes statues comme des aiguilles magiques reliant la terre et les étoiles. Quand je lui ai demandé ce qui l’inspirait, il a répondu sans hésitation et avec beaucoup d’émotion: « C’est le ciel qui m’inspire et le lointain enseignement d'un vieux sabotier, tonton Jean, qui m'a initié aux mystères de la nature. »
C’est alors qu’on s’est assis au pied d’un bloc de rochers et qu’il s’est mis tranquillement à raconter l’aventure de sa vie : « Le soir après l'école, j'allais le voir. Je m'asseyais sur un petit tabouret et je le regardais taper sur le bois. Il ne parlait que breton. J'ai retenu une chose qu'il me répétait : « Touche avec tes yeux et vois avec tes mains ! » Je crois que c'est lui qui m'a commandé ce Jardin qui est mon église. Vous savez, Je suis un homme de la campagne. Mon père était chiffonnier et j'ai fait tous les métiers : tueur de mouches, boulanger, apprenti-boucher, manœuvre, concierge... J'ai aussi exposé au Salon des Indépendants, mais tout cela est loin. Maintenant j'ai trouvé ma voie : je sculpte l'univers à travers le bois et la pierre. »
Je sentais une fraternité quasi charnelle entre René et ses totems qui plongeaient leur regard dans l'épaisseur des bois environnants. Tournant et retournant entre ses doigts une petite pierre percée, il me dit : «C'est le trou du monde. Les pierres racontent l'histoire des hommes.» Une phrase d'un Indien sioux, Tatanka Ohitika, me revint en mémoire : «Toute ma vie je suis resté fidèle aux pierres sacrées». Une étonnante correspondance d'idées et de philosophie naturelle entre ce Celte et l’indien des hautes terres.
À la nuit tombante, autour d'un feu de brindilles, René Raoult m'expliqua, ému, son désir de se relier aux forces cosmiques. La brume étouffait ses paroles, estompant les hautes silhouettes des statues. Chaque homme a besoin de trouver sa place, me disait-il, un lieu où il se trouvera bien, un site sacré. Plus tard, autour d’une bonne bouteille de cidre fermier, René Raoult m’avoua : « Je suis insatisfait du monde dans lequel je vis. Ce qui est sûr, c'est que les totems plantés dans la terre représentent pour moi le désir de m'élever, de me relier aux forces cosmiques. »
Pourtant, je n’étais pas au bout de mes surprises avec René Raoult. Trois ans plus tard, de l'autre côté d’une haie d’arbustes, il planta un immense champ de pierres percées qui rappelle l'art fabuleux des temps mégalithiques : c’est un sanctuaire dédié aux forces primitives. La symbolique est très forte car, selon René Raoult, la pierre percée est la gardienne du monde. C’est par elle que nous naissons, que nous faisons l’amour, que nous mourons. Le trou évoque le passage vers un autre monde. C’est surtout un sanctuaire dédié aux forces élémentaires que René Raoult a commencé à bâtir en 1992. Une symbolique très forte aussi. La pierre percée est mystérieuse car par son trou, l'homme peut se glisser dans l'autre monde.
Dans la campagne environnante, le sage de Pléhédel a semé d'autres statues. À Kermarquer, ce sont trois totems sculptés dans un acacia abattu par l'ouragan en 1987. Devant le bar «La Justice», c'est le «Triomphe de la Vie», immense cyprès sculpté en compagnie de A. Kito, corps à plusieurs têtes grotesques et malicieuses. Voyage artistique dans un jardin de statues et de pierre, voyage initiatique dans le ventre du Dragon ? Avant tout un dépaysement, un ressourcement et certainement une évocation, celle d'une Bretagne sacrée, oubliée, que René exhume lentement des ténèbres du temps.

13.10.2006

Le guerrier du métal

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Photo © Nicole Chatelier


Robert Le Lagadec voulait laisser une trace de métal derrière lui. Il laissera surtout la griffe d’un artiste singulier, farouche, rétif à toutes les modes, à tous les ordres. « Toi l’Artiste, aimait–t-il à dire, sois homme de guerre, plutôt qu’un soldat qui se couche pour un monde qui te détruira ». Pendant vingt ans, ce farouche Breton a sculpté des statues métalliques, ses fameuses Divinités païennes, qu’il aimait comme ses propres enfants et qu’il refusait de vendre. Il les a plantées entre quelques pavillons de brique, dans une petite prairie à la lisière d'un petit bois de l'Essonne, utilisant pour les fabriquer de vieilles tôles rouillées récupérées dans les casses du coin. Il est mort le vingt-six décembre 2002.
Aujourd’hui, au milieu de sa prairie, les sculptures métalliques bravent la pluie, le soleil et le vent. Elles sont noires, aériennes, sauvages. Leurs mains sont des griffes d'acier, leurs visages de terribles mufles de métal déchiré et leurs corps éclatés se terminent en queue de reptile. Quand on lui demandait ce qu’il faisait, Robert répétait sûr de lui, les yeux brillants : j'invente un culte artistique dédié aux forces primitives. Fier de ses origines, il rappelait que son père était porcher et sa mère basse-courrière, et il ajoutait, malicieux, que lui était un poète-forgeron. Son atelier de ferraille se résumait à quelques outils rudimentaires, une masse, une pince à couper la queue des chevaux, une lampe à souder et un marteau...
Un matin d’avril 1992, au pied d’un de ses dieux de métal, il me raconta en deux ou trois mots l’origine de son œuvre : tu vois petit, c’est en me promenant un jour dans les bois que j'ai vu une souche et, plus loin, un bout de ferraille. J'ai soudé la souche sur le bout de ferraille... Alors j'ai changé de dimension. » Ça me rappelait d’autres destins, celui du Facteur Cheval ou de René Raoult, un autre Breton, un autre créateur de totems. Toujours le même déclic : une pierre, un tronc d’arbre et chez Robert un bout de métal.
La création de chaque Divinité obéissait à un protocole précis, personnel, énigmatique... Au matin, à peine levé, le combat contre la tôle commençait. L'ermite sculpteur surgissait de sa cabane et redressait à grands coups de masse les vieilles tôles rouillées, humides de rosée. Ça grinçait, ça gémissait. Robert aplanissait, affinait les pièces au marteau sur son enclume, son tas, comme il disait, donnant des volumes inquiétants aux statues. Très concentré, il tordait, torturait, triturait la ferraille, traçant à la craie des lignes blanches pour fixer les contours des formes, un bec, une corne, une chevelure, un sein. Avec précision, il assemblait de bas en haut les morceaux de tôle sculptée, qu'il soudait à froid, enfreignant ainsi toutes les lois du matériau noble. Le travail de Robert s'achevait par un vernissage des statues au rustol et une grande fête de trois jours à chaque printemps où il invitait avec Anne-Marie, sa femme, sa muse, tous ses amis, ses frères de l’art sauvage qui déambulaient un verre à la main sous l’œil métallique des statues.
Lui, l'immigré breton, l'ancien commando, l'anarchiste, prit ainsi progressivement sa revanche d'artiste populaire, imprimant sa secrète souffrance dans le métal, le fer qu'il faisait plier à grands coups de marteau dans le silence de son champ de barbare. Toute la journée, tous les jours de l'année, Robert Le Lagadec a pétri ainsi avec allégresse des morceaux de cuves à mazout, des portes de chaudière, donnant ainsi une nouvelle vie aux anciens dieux celtes qui sommeillaient dans sa mémoire lointaine. Quand on venait le voir, Robert frôlait avec volupté les statues qui dressaient leur cou métallique vers le ciel et murmurait: « L'homme n'est pas encore né. Je montre sa douloureuse naissance. C'est ma façon magique de concevoir la sculpture... »
Une statue monumentale domine le champ: Clameur. Elle transpire de douleur et d'effroi. Son sexe est dressé, le visage déchiqueté. Les bras sont écartés dans une prière silencieuse, secrète, inquiétante. C'est l'homme inachevé, l'homme qui n'est pas encore sorti de sa condition animale, qui crie au milieu des herbes et des fleurs : « Aidez-moi à naître ». À sa gauche, l'Albatros qui n'arrive pas à s'envoler, cloué au sol. L'oiseau des mers se révolte : il a le poing tendu dans un signe de vengeance contre tous ceux qui l'ont persécuté à travers les siècles. À sa droite, un couple mi-homme, mi-bête s'affronte dans une danse frénétique. La femme menace l'homme qui demande pitié et ouvre ses bras en croix. Amour primitif, amour de fer. Parmi les pommiers, un Prométhée à tête de serpent, assis sur un rocher, protège le feu sacré qu'il a volé, et tout autour, comme jetés dans les fougères, des filaments de ferraille sculptée, masques de métal, boucliers de guerriers, visages de déesses celtiques et d'hommes prostrés. L'univers de Robert Le Lagadec fut celui d'un chercheur d'absolu, dur, tragique, cosmique.