06.04.2008
Le château alchimique du Plessis-Bourré

Jean Bourré (1424-1506), un noble chevalier angevin, fut non seulement le grand argentier de France, conseiller et confident du roi Louis XI mais aussi et surtout un grand bâtisseur de châteaux en Anjou, dont celui du Plessis-Bourré. Ce château de transition, à la fois bâtiment de défense et résidence confortable, entouré de douves profondes, est connu pour être un haut lieu de l’ésotérisme médiéval. Il abrite en effet d’étranges fresques qui ornent le plafond de la salle des gardes, une de ces énigmes qui a suscité et suscite toujours de nombreux commentaires de la part des spécialistes en alchimie.
Mais si le château est resté célèbre dans les mémoires, c’est certainement grâce au somptueux décor qui orne le plafond de la salle des gardes. Composé de six grands caissons de 4 m x 3 m, encadrés de moulures larges et saillantes, ce plafond représente un damier de vingt-quatre panneaux peints à la détrempe et écrits sur fond bleu et vert. Si les compositions foisonnantes d'animaux fabuleux et de satires cruelles rappellent les visions fantasmagoriques de Jérôme Bosch, il n’en reste pas moins que l’artiste est resté à ce jour totalement inconnu. Inspiré de l'imaginaire populaire et des manuscrits à peinture des XIVe et XVe siècles, cet ensemble constitue pourtant l’un des plus étranges répertoires de drôleries et d'allégories de la Renaissance française.
Les huit premiers tableaux sont à personnages, évoquant l'univers grinçant des légendes médiévales et autres satires en vers, souvent sarcastiques, toujours « d'esprit malin et hardi ». On trouve ainsi l'histoire du colporteur de ragots qui, à force de commérages et de flatteries, est dévoré un jour par des rats ; le « Dit de la Chicheface » raconte les malheurs d'une louve «maigre de corps et de face» qui, ne se nourrissant que de femmes fidèles, dut attendre deux cents ans pour se repaître ; tragique destin enfin que celui de la pie Mahault dont une jeune femme « coud le cul, pour ce qu'elle a parlé trop hault ». Autant de contes moraux qui illustrent aussi l’ambiance conspirationniste permanente qui régnait à la cour du temps de Louis XI et de son âme damnée, Olivier Le Daim.
Selon l’alchimiste Eugène Canseliet, le plafond serait un ciel alchimique qui cacherait en langage codé le secret de la fabrication de la pierre philosophale. Le seigneur angevin aurait ainsi voulu transmettre aux générations futures « un message voilé sous la décoration sculptée », faisant référence à l’antique science des Égyptiens transmise en Europe par les érudits arabes Ainsi, chaque sujet peint correspondrait à l’une des nombreuses étapes qui rythment le parcours du Grand Œuvre pour obtenir la pierre philosophale. Le Bélier par exemple correspondrait au Soufre des alchimistes, l’Ourse à l’Étoile polaire que l’alchimiste surveille au moment de ses opérations, le cerf au Mercure, chacun des métaux ayant par ailleurs des correspondances avec certaines planètes.
Aujourd’hui, les érudits hésitent à qualifier ce plafond énigmatique. Simple allégorie, jeu esthétique ou message hermétique destiné à des initiés, à des membres de confréries secrètes qui parcouraient l’Europe ? Avant tout, le reflet des goûts et des croyances de Jean Bourré, témoin d’une époque où l'art s'enchâssait à la quête spirituelle, un temps où les alchimistes comme Paracelse cherchaient, penchés sur leurs cornues et leurs creusets, le secret de l'élixir de longue vie et de la transmutation des métaux vils en or.
Jean Bourré a-t-il fait partie de cette confrérie d'adeptes ayant trouvé le secret de la mystérieuse pierre philosophale, celle dont Raymond Lulle disait : «D'une once de cette poudre de projection, blanche ou rouge, tu feras des soleils en nombre infini et tu transmueras en Lune toute espèce de métal...» ? Il y a peut-être un indice, ce petit mot énigmatique que le roi Louis XI envoya un jour à son argentier Jean Bourré : «Allez-vous-en demain à Paris, et vous et Monsieur le Président trouvez de l'argent en la Boete à l'enchanteur .» Jean Bourré, grand officier de l’ordre de Saint-Michel, aurait-il eu, comme le suggère l’ écrivain Michel Bulteau, la « maîtrise de l’or » ? Cette mystérieuse boîte à l’enchanteur ne fut-elle pas la fameuse et si convoitée pierre philosophale, capable de transformer le plomb en or et, ainsi, de combler les vertigineux besoins financiers du roi Louis XI que le Trésor royal était insuffisant à satisfaire ?
* Eugène Canseliet (1899-1982) : figure dominante de l’alchimie française au XXe siècle, Eugène Canseliet est l’auteur de deux ouvrages, Deux logis alchimiques et Alchimie, reconnus par les spécialistes comme des œuvres majeures de la recherche alchimique.
10:25 Publié dans France mystérieuse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Alchimie, châteaux, Anjou

