13.10.2007
SP 38

ENTRETIEN
avec SP 38
Réalisé par Claude Arz,
Au 32, rue du Cotentin à Paris
le 02/01/2003
par une après-midi froide
et
enrichi le 16/01/2003
par courrier.
L’aventure de SP continue de ville en ville, de Paris à Berlin. Il éclabousse avec ferveur de bleu, de rouge, de jaune, les murs des pavillons tranquilles, des banques d’affaires, des usines désaffectées. Il placarde dans le secret de la nuit ses affiches qui montrent avec force les peurs et les désirs refoulés des peuples qui dorment. SP ne s’est pas couché. La révolte gronde toujours sous son crâne. Je salue son courage et son talent.
Claude Arz
1 - Où vivais-tu quand tu étais enfant? Quand tu étais adolescent?
En province, en Normandie à Coutances. Quand j’avais 16 ans à Cherbourg. J’étais entre la mer et la campagne.
2 - Quelles furent les premières images qui t'ont impressionné ? images de paysages, de bords de mer, d'usines, de chambre fermée à clef, de champs à perte de vue, d'images dans des livres, de dessins, de peintures dans des expos?
La mer, la Manche et puis la campagne. Plus tard, les grandes villes, les ruines urbaines qui ont tout gommées. Il y avait aussi des images dans les livres. Des contes, la neige sur la mer et puis la première TV en noir et blanc, vers 68. Avec de Gaulle et ses discours, les manifs, ça faisait peur et rire en même temps…Toutes les séries, après…
3 - As-tu fait des études d'art particulières? Beaux-Arts, école de dessin par exemple. Si oui, où? et quand?
Oui, j’ai fait une école privée de dessin et un an de Beaux-Arts à Cherbourg, section graphisme et publicité. C’était un atelier pour préparer les écoles d’art de Paris. C’est là que j’ai appris à tracer des traits et à faire des aplats. Le prof de l’atelier donnait envie de faire des choses et de découvrir des techniques. J’y étais tous les jours. J’ai aussi appris à développer des photos dans un labo bricolé et très humide. L’autre école était un peu plus bordélique et très libre.
4 - Qu'est-ce qui t'a poussé à peindre ?
Un chagrin d’amour à vingt–deux ans et aussi le fait d’être à Paris. Avoir envie aussi d’autre chose que faire un travail stupide et surtout dire des choses ?
5 - Te souviens-tu de tes premières peintures?
Oui. C’était très inspiré de Paris-Match et du groupe Bazooka. En fait c’était des photo-reportages, des montages ; ensuite je peignais dans ma cuisine à Ménilmontant, au 106 rue de Ménilmontant où je voyais tout Paris en sortant de l’immeuble. C’était archi-saturé de couleurs qui n’allaient pas du tout ensemble. Il y avait beaucoup de fluo. Et puis des objets, surtout des vieux téléviseurs.
6 - Quand es-tu arrivé à Paris ?
Dans les années 80
7 - Fréquentais-tu à l'époque des peintres connus? Inconnus?
Quand je suis arrivé, je ne connaissais pas grand monde ; je connaissais plutôt des gens de la nuit. C’était l’époque du Palace, des Bains-Douches…Je n’avais pas trop conscience de ce qui se passait au niveau de la peinture alors que c’était le début de la figuration libre. J’étais plutôt branché musique, les fêtes…Par la suite j’ai croisé des gens comme Graphito, V.L.P., Ménager, Miss-Tic, Banlieue-Banlieue
8 - La ville semble t'influencer? Pourquoi?
Parce que j’y habite. La ville est aussi comme une grande galerie. On peut montrer son travail dans les rues. Juste penser que plusieurs milliers de gens le voit. La ville est un laboratoire, un jeu de construction. Je crois que les artistes urbains en sont les ouvriers qualifiés qui en embellissent les vides…
9- Tes peintures sont souvent des villes en morceaux. La ville serait-elle cassée pour toi?
Oui, les villes sont des choses vivantes qui évoluent en permanence. Chaque ville a sa part de ruines, de passé. L’architecture est importante et m’inspire. Ici, à Berlin, c’est un grand chantier. Tout est rénové, détruit, reconstruit… Il y a un marché immobilier assez fou avec une mafia urbaine qui efface l’histoire…les impacts de balles... Berlin est une ville très pauvre, très déchirée et en même temps, il y a des fortunes qui passent dans les travaux…Des paillettes...
10 - D'où te viens ce goût pour la couleur?
Toutes les villes sont grises. Comme il y a un manque de couleurs de base, je les colorie. La couleur, c’est une thérapie urbaine pour moi. Et puis la couleur, c’est la vie, n’est-ce pas ?
11 - As-tu un message dans tes peintures? Ou bien travaille-tu à l'intuition?
Il y a d’abord le message direct dans les affiches que je colle dans la rue à Berlin et à Paris et toutes les villes où je vais. Ensuite, il y a les toiles qui sont plus intuitives. Pour moi, mes toiles sont des images qui doivent circuler autant dans la tête des gens que dans les lieux. Je me dis toujours que, une fois qu’une peinture est terminée, son histoire ne m’intéresse plus. C’est le ou les publics qui prennent le relais. Je suis pour un travail « automatique ».
12 - Depuis quand es-tu à Berlin? Pourquoi?
Depuis l’été 1995. J’y suis allé une première fois en 94 en touriste. Et puis j’y suis revenu un soir du mois d’août avec un orage très violent directement dans le centre. J’avais l’impression d’arriver dans une ville après la guerre ; il n’y avait plus de lumière, de l’eau partout. Le quartier était très noir, avec cette impression de ruines. Depuis je suis toujours dans le même quartier. Berlin est une ville immense, avec des usines vides, des grands terrains vagues, des lacs, des rues sinistres. C’est une anti-ville.
13 - Quels sont les peintres qui t'ont impressionné, qui t'ont influencé ?
Fernand Léger pour le graphisme et le côté social et industriel, Dubuffet pour son discours et son attitude non officielle. Et puis Andy Warhool et ensuite Keith Haring pour son travail dans la rue, les graffitis, le côté anti-peinture. Bosch, pour la folie, la paillardise, et la liberté pour l’époque de montrer des choses hallucinées, la débauche acceptée et non-censurée. Il aurait dû faire des films.
14 - Combien de toiles as-tu réalisé à ce jour, le 2 janvier 2003 ?
Entre 1500 et 2000. En comptant les affiches, les toiles, les objets, les fresques. Les tracts, les graffitis dans les chiottes des cafés et autres lieux publics, le mail-art…
15 - Si je te dis que tu me fais penser à un Gauguin déchiré, explosé, que réponds -tu?
Ca fait plaisir mais je ne connais pas assez Gauguin pour juger de la comparaison. J’aime assez son entourage féminin.
16 - Te sens-tu proche de Keith Haring, de Basquiat, d'Andy?
J’aurais aimé être le fils d’Andy, le cousin de K.H., et le compagnon de fête de B.
17 - Qu'est ce que tu utilises comme type de peinture?
L’acrylique et uniquement les couleurs primaires. Jamais de noir. Pourtant, je fais dès fois des peintures en noir uniquement certains hivers de déprime.. Je fais aussi des sérigraphies.
18 - Quels supports utilises-tu ?
Papier, cartons, toiles, bois, murs, vêtements, meubles, parpaings, vaisselles, téléphones et tous les objets qui me passent sous la main
19 - Peindre est-ce pour toi un acte militant, une fantaisie d'excentrique, une passion?
C’est une thérapie. Quand je serai guéri, je ne peindrai plus.
20 - Quel est ton plus beau souvenir de peintre?
Me promener dans Paris un soir avec un original de Warhol sous le bras avec la peur, excitante, de me faire braquer. C’était un échange….
21 -Quel est ton plus atroce souvenir de peintre ?
Quand j’ai fait une toile très grande, la nuit, en public avec une rage de dent incroyable et puis les drogues.
22 - Je sais que tu as traversé des squatts? Quel jugement portes-tu sur ce mouvement ?
En ce moment, c’est un mouvement assez important. C’est une grande question par rapport à l’art. C’est le rapport de l’art à la ville, à l’argent, par rapport aux visiteurs. C’est aussi un mouvement socioculturel qui peut/doit montrer autre chose que du figé dans les expos. Des gens comme Dubuffet en sont les précurseurs, par leurs textes. C’est aussi une fragilité que l’on ne trouve pas ailleurs, qui ne s’achète pas. C’est la liberté et la liberté est importante, déterminante. C’est le but de l’art, le moteur ?
23 - Quelle est ta cote à ce jour ? Vis-tu de ton travail? L'État français ou allemand t'a-t-il acheté à ce jour une de tes toiles?
J’ai oublié ma cote. Je vis à mi-temps de mon travail.
Non, l’État français ne m’a pas acheté des toiles. Heureusement.
24 - Crois-tu que la peinture sur toile a un avenir ? Comment te situe-tu par rapport au mouvement conceptuel? Au courant support/surface?.....
La peinture existera toujours ; le mouvement conceptuel me fait chier. Quand les galeristes auront bien bouffé du conceptuel et du bla-bla ainsi que le public, il y aura de nouveau la peinture.
25 - Te situes-tu dans un courant de peinture actuel? Si oui, lequel?
Je ne vois pas trop ce qu’il y a comme courants ; je suis proche de la peinture de ville, toute la tendance grapheur qui revient, le mouvement de l’art urbain, avec ses provocations et ses messages directs, le côté interdit, les codes, l’anonymat.
11:00 Publié dans Streetart, freeart | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : art, street art, figuration libre, affichiste, sp 38
22.03.2007
François Lautissier, un primitif urbain
ENTRETIEN
avec François lautissier
Réalisé par Claude Arz,
Au 32, rue du Cotentin à Paris
le 7/6//2003
par une après-midi chaude
dans le jardin de Nicole
1 - Où es-tu né? As-tu vécu dans un milieu de peintres, d’artistes, d’écrivains ?
Je suis né dans la basse ville de Chartres, rue aux Juifs le 12 novembre 1957 dans un milieu populaire ; pas de contact avec le milieu artistique. C’était un vieux quartier où les baraques s’écroulaient. Il y avait des odeurs liées à la rivière l’Eure.
2 – Qu’est ce qui t’as le plus impressionné quand tu étais enfant, adolescent ? Aimais-tu déjà la peinture ?
J’ai passé mes cinq premières années de ma vie dans ce quartier. Le souvenir le plus marquant est la guerre d’Algérie : je me souviens en effet de gens qui écrivaient des slogans sur les murs et tout particulièrement d’une femme saoule qui déclamait des choses liées sans doute à ce que les autres écrivaient.
En 1962, la mairie nous a déménagé en périphérie dans le quartier du Puits-Drouais. Tous les noms de rues étaient liés à l’histoire celtique : rue des druides, rue des grandes couvertes, rue Vercingétorix et rue du Repos. C’était un chantier. J’ai passé mon enfance à jouer sur ce superbe terrain d’aventures. C’est là que j’ai squatté pour la première fois une maison qu’on appelait, moi et mes copains, « chez la coiffeuse ». C’était une grande bâtisse abandonnée avec des tourelles en pointe avec un jardin peuplé d’arbres fruitiers. Comme on ne partait pas en vacances , on passait là deux mois et demi d’été dans cette baraque. On organisait des batailles de pommes vertes.
C’est ainsi que j’ai découvert la maison Picassiette qui se trouvait en contrebas de la rue du Repos. On rentrait chez Picassiette à quatre pattes par le petit chemin, échappant à la vigilance de madame Picassiette toujours habillée en noir et on allait s’asseoir sur le Trône, jouer autour des bassins et dans le grotte incrustés de mosaïques.
Vu d’aujourd’hui, la découverte de cet endroit a été très marquante pour moi dans le sens où je m’aperçois qu’il y a des liens entre cet homme Picassiette qui a passé sa vie a crée son univers singulier et ma propre vie d’artistes dans els squatts.
3 - As-tu fait des études d'art particulières? Beaux-Arts, école de dessin par exemple ?
Pas du tout. La seule école d’art que j’ai eue, c’est mon frère qui m’a peut-être donné envie de faire de la peinture ou en tout cas de m’intéresser au domaine artistique. Il était doué d’un superbe coup de crayon, remplissait des carnets entiers et interdisait qu’on voit ce qu’il faisait, ce qui m’excitait tout particulièrement. En plus, j’avais un oncle fou qui faisait de la peinture, genre peintre du dimanche avec des scènes de cerfs en train de se battre, des clochers…Je me souviens à son propos qu’il faisait des contorsions quand il venait nous voir…
4 - Te souviens-tu de tes premières peintures?
La première peinture que j’ai réalisée, c’est une croûte. J’avais peint à l’huile une feuille d’arbre transpercée d’un couteau. Je devais avoir 14/15 ans. C’était ma première confrontation avec la peinture ; J’ai le souvenir d’un combat.
5 – Depuis quand vis–tu à Paris ?
Depuis 1982. je suis monté à Paris pour faire du théâtre. J’ai découvert par l’intermédiaire d’une copine des personnalités du monde de l’art, Grotowsky, Kantor. Mes années de théâtre ont duré 5 ans. Je faisais de la peinture comme ça, je faisais du sous Bacon. Il n’y a pas eu de déclic. C’est venu progressivement. Un moment, j’ai choisi la peinture.
6 - Fréquentais-tu à l'époque des peintres connus? Inconnus?
Non.
7 – Quand peins-tu ?
Je peins le matin très tôt et le soir très tard.
8- Beaucoup de tes toiles représentent des formes jumelles ? Pourquoi ?
Ce ne sont pas des formes jumelles mais des représentations doubles. Pour moi, je veux montrer la silhouette et son ombre, la silhouette et son double, la silhouette et sa face cachée. C’est plus une recherche sur les mystères de la personnalité.
9 – Aimes-tu la couleur? Le noir et blanc ? Que penses-tu de Soulages, de Keith Haring ?
J’adore toutes les couleurs, le noir et le blanc inclus. J’ai une passion pour la matière. Pour moi la couleur, c’est un langage en opposition au discours conceptuel où l’œuvre sans les mots ne veut rien dire ou très peu de chose.
10 - As-tu un message dans tes peintures? Si oui, lequel ?
Oui. C’est un message qui est lié à un questionnement par rapport à l’homme, à son rôle , à la place qu’il occupe. Le message est lié au doute, à l’actualité…
11 – As-tu un atelier ?
Non. C’est pour ça que j’ai passé 15 ans de ma vie dans des squatts.
12 - Quels sont les peintres qui t'ont impressionné, qui t'ont influencé ?
Francis Bacon, Kantor qui faisait des emballages, des scènes de théàtre.
13 - Combien de toiles as-tu réalisé à ce jour, le 7 juin 2003 ?
Je dirais 300.
14 - Comment définirais-tu ta peinture ?
Je me définis comme un primitif urbain.
15 - Qu'est ce que tu utilises comme type de peinture?
Acrylique, huile, pastel, assemblage de différentes matières…
16 - Quels supports utilises-tu ?
Tout support : le bois, le carton, le métal, le papier, la toile, le verre, le tissu…
17 – Tu fais aussi des collages. Peux-tu expliquer ce que cela diffère pour toi des toiles ?
Des collages, des assemblages. Pour moi ce qui diffère, c’est la dimension. La peinture, c’est deux dimensions ; l’assemblage, c’est une approche de la troisième dimension et peut être aussi le lien que j’ai établi avec le théâtre, une scène, un décor, des personnages, un public.
18 – Et pourquoi pas la quatrième dimension ?
Pour moi, la quatrième c’est quand je ferai entrer le mouvement dans les assemblages..
19 - Peindre est-ce pour toi un acte militant, une fantaisie, une passion?
Les trois.
20 - Quel est ton plus beau souvenir de peintre?
C’est quand j’ai commencé une toile sur Adam et Eve à la Grange aux Belles. Quand je travaillais sur cette toile, il y a eu un orage avec beaucoup d’éclairs. J’étais en train de peindre l’origine de l’homme entouré du tonnerre de dieu… Ca a déclenché chez moi une peur sur les conséquences de mon travail. Je travaillais dans une vraie transe. Je suis allé me coucher et le lendemain matin quand je me suis réveillé, je me suis penché à la fenêtre et la j’ai vu dans le caniveau une pomme. Je suis allé chercher la pomme que j’ai accrochée en suspension au boût d’un fil le long du tableau.
21 - Quel est ton plus atroce souvenir de peintre ?
Les expulsions de squatts.
22 - Je sais que tu as traversé des squatts artistiques ? Quel jugement portes-tu sur ce mouvement ?
Je ne porte aucun jugement, ce mouvement représente la révélation d’un manque, d’une nécessité, d’une envie, d’un désir, d’un partage, d’une rencontre, les squatts sont des lieux d’aventures, de découvertes, d’échanges, de vie et de libertés.
23 - Quelle est ta cote à ce jour ? Vis-tu de ton travail? L'État français t'a-t-il acheté à ce jour une de tes toiles?
J’ai une cote de maille. Je vis difficilement de mon travail. L’État français ne m’a rien acheté à ce jour.
24 – Fais-tu beaucoup d’expos ?
Oui, depuis trois ans pas mal. Par exemple, l’Espace saint Martin en mai 2003, la Galette dans l’art rue Dauphine en février 2003, les portes ouvertes de Belleville avec l’Association frichez-nous la paix, dans un salon de coiffure, chez un dentiste…A noter que je fais des expos sans vendre forcément
16:50 Publié dans Streetart, freeart | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : françois lautissier primitif urbain

