18.03.2007

Henri Schurder, le crucifié du bitume, Expo mars 2005 CAES Ris Orangis

 

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Les crucifiés du bitume
   Lorsque je décidais de réaliser les crucifiés du bitume, je ne m’attendais pas à sécher de la sorte. Pas la moindre petite lueur à l’horizon, ni étincelle pour allumer mon chalumeau. La panne sèche. Le trou noir. Peut-être que l’atelier me donnera quelque piste, quelques indications, peut-être y trouverais-je l’inspiration.              Dans l’atelier, le trou noir se fit gouffre, il m’absorba, je touchais le fond. Je décidais de consulter l’oracle, qui me dit:”Va voir l’ancien, va voir le sage.” Le sage me dit:”Le silence, c’est le futur, c’est l’avenir. Le bruit, la parole, c’est le passé.  
     Toi, qui es dans le présent, cet espace entre le silence et le bruit, où es-tu, que fais-tu, qui es-tu?” Se tenant à l’écart, l’ancien faisait:”qui suis-je?”
     Il commença par bricoler un squelette, il y souda les muscles, il peignit une peau fine, douce et soyeuse, et le couvrit d’un voile. Je décidais de remonter à la source, à ma source.
    On a pris un paquet d’os, de viande, qu’on a assemblé, et on l’a baptisé moi. Qu’j’aime qu’j’aime pas, qu’ça m’plaise qu’ça m’plaise pas, j’décide de faire avec, et je fais avec. Sur ce paquet d’os et de viande, on a mis une tête, une gueule qu’on appelle ça. Belle gueule, gueule d’amour, gueule d’ange, ou sale gueule, gueule cassée, mal fichue. Gueule bancale tout tordu, qu’j’aime ou qu’j’aime pas, qu’ça m’plaise ou plaise pas, j’ai décidé de faire avec, et je fais avec.
   Dans cette tête d’os et de viande, on a mis un morceau de mou. C’est pour qu’on n’te prenne pas pour un imbécile, qu’on m’a fait. Avec ça, tu peux penser, réfléchir, méditer, rêver. Plus tard, beaucoup plus tard, quand tu seras grand, très grand, tu pourras faire les crucifiés du bitume. Qu’j’aime ou qu’j’aime pas, qu’ça m’plaise qu’ça m’plaise pas, j’décide de faire avec et je fais avec.
   On recouvrit de bleu ce chaos organisé. C’est la couleur des garçons, qu’on m’fait. Ça t’habillera les jours de grand vent, pour te protéger du froid. Qu’j’aime ou qu’j’aime pas, qu’ça m’plaise qu’ça m’plaise pas, j’décide de faire avec, et je fais avec. Le bleu de l’enfance s’assombrit peu à peu. Devins terre d’ombre. Terre de Sienne brûlée. Ocre rouge, ocre jaune. Carmin de Garance. Oxyde de fer rouge. Couleur rouille, couleur sable. La couleur s’épaissit, devint pâte. La pâte se durcit, devint matière.
  Copeaux de bronze, d’acier, d’aluminium, de cuivre, de zinc, rebuts, déchets de notre société industrielle, animaient cette terre d’ombre, cette terre de Sienne brûlée. La matière devint forme, prit forme animale. Crapauds écrasés, oiseaux desséchés, rats momifiés, chats crucifiés, chouettes décapitées. Tout de noir vêtu, arriva le poète, portant un sac poubelle à la main. Il me dit:”Tiens, voilà pour toi un cadeau.” Gisant là, au fond du sac, quelques feuillets égarés, griffonnés à la main. C’était Baudelaire. Il m’offrait, un poème, son poème :     
        Une Charogne.    
    “Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
         Ce beau matin d'été si doux :
      Au détour d'un sentier une charogne infâme
       Sur un lit semé de cailloux,
        Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
        Brûlante et suant les poisons,
     Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
        Son ventre plein d'exhalaisons.(...)”

    Léo Ferré prit ces vers, les mis en musique et les chanta.Toutes ces âmes en peine, abandonnées, oubliées, délaissées. Tous ces coeurs brisés, déchirés, lacérés à réparer.  Tous ces mal fichus, tout tordu, tout bancal, gisaient là à mes pieds, envahissant l’atelier.
   Je décidais de leurs offrir un abri, de leurs élever un hôtel, de leurs construire une cathédrale. Des caisses, des cageots, des poubelles, des tiroirs arrivèrent de partout: Pékin, Moscou, Shanghai, Venise, Rome, Milan, Madrid, Porto, Bordeaux, Bourgogne  Toutes ces âmes en peine, tous ces coeurs brisés, tous ces mal fichus trouvèrent refuge dans mes petites boîtes et s’y installèrent. Ainsi naquit le temple des crucifiés du bitume..           Schurder, 2007     

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