13.10.2007

SP 38

 

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http://www.sp38.com

 

ENTRETIEN
avec SP 38
Réalisé par Claude Arz,
Au 32, rue du Cotentin à Paris
le 02/01/2003
par une après-midi froide
et
enrichi le 16/01/2003
par courrier.

L’aventure de SP continue de ville en ville, de Paris à Berlin. Il éclabousse avec ferveur de bleu, de rouge, de jaune, les murs des pavillons tranquilles, des banques d’affaires, des usines désaffectées. Il placarde dans le secret de la nuit ses affiches qui montrent avec force les peurs et les désirs refoulés des peuples qui dorment. SP ne s’est pas couché. La révolte gronde toujours sous son crâne. Je salue son courage et son talent.
Claude Arz


1 - Où vivais-tu quand tu étais enfant? Quand tu étais adolescent?
En province, en Normandie à Coutances. Quand j’avais 16 ans à Cherbourg. J’étais entre la mer et la campagne.

2 - Quelles furent les premières images qui t'ont impressionné ? images de paysages, de bords de mer, d'usines, de chambre fermée à clef, de champs à perte de vue, d'images dans des livres, de dessins, de peintures dans des expos?
La  mer, la Manche et puis la campagne. Plus tard, les grandes villes, les ruines urbaines qui ont tout gommées. Il y avait aussi des images dans les livres. Des contes, la neige sur la mer et puis la première TV en noir et blanc, vers 68. Avec de Gaulle et ses discours, les manifs, ça faisait peur et rire en même temps…Toutes les séries, après…

3 - As-tu fait des études d'art particulières? Beaux-Arts, école de dessin par exemple. Si oui, où? et quand?
Oui, j’ai fait une école privée de dessin et un an de Beaux-Arts à Cherbourg, section graphisme et publicité. C’était un atelier pour préparer les écoles d’art de Paris. C’est là que j’ai appris à tracer des traits et à faire des aplats. Le prof de l’atelier donnait envie de faire des choses et de découvrir des techniques. J’y étais tous les jours. J’ai aussi appris à développer des photos dans un labo bricolé et très humide. L’autre école était un peu plus bordélique et très libre.

4 - Qu'est-ce qui t'a poussé à peindre ?
Un chagrin d’amour à vingt–deux ans et aussi le fait d’être à Paris. Avoir envie aussi d’autre chose que faire un travail stupide et surtout dire des choses ?


5 - Te souviens-tu de tes premières peintures?
Oui.  C’était très inspiré de Paris-Match et du groupe Bazooka. En fait c’était des photo-reportages, des montages ; ensuite je peignais dans ma cuisine à Ménilmontant, au 106 rue de Ménilmontant où je voyais tout Paris en sortant de l’immeuble. C’était archi-saturé de couleurs qui n’allaient pas du tout ensemble. Il y avait beaucoup de fluo. Et puis des objets, surtout des vieux téléviseurs.


6 - Quand es-tu arrivé à Paris ?
Dans les années 80


7 - Fréquentais-tu à l'époque des peintres connus? Inconnus?
Quand je suis arrivé, je ne connaissais pas grand monde ; je connaissais plutôt des gens de la nuit. C’était l’époque du Palace, des Bains-Douches…Je n’avais pas trop conscience de ce qui se passait au niveau de la peinture alors que c’était le début de la figuration libre. J’étais plutôt branché musique, les fêtes…Par la suite j’ai croisé des gens comme Graphito, V.L.P., Ménager, Miss-Tic, Banlieue-Banlieue


8 - La ville semble t'influencer? Pourquoi?
Parce que j’y habite.  La ville est aussi comme une grande galerie. On peut montrer son travail dans les rues. Juste penser que plusieurs milliers de gens le voit. La ville est un laboratoire, un jeu de construction. Je crois que les artistes urbains en sont les ouvriers qualifiés qui en embellissent les vides…
9- Tes peintures sont souvent des villes en morceaux. La ville serait-elle cassée pour toi?
Oui, les villes sont des choses vivantes qui évoluent en permanence. Chaque ville a sa part de ruines, de passé. L’architecture est importante et m’inspire. Ici, à Berlin, c’est un grand chantier. Tout est rénové, détruit, reconstruit… Il y a un marché immobilier assez fou avec une mafia urbaine qui  efface l’histoire…les impacts de balles... Berlin est une ville très pauvre, très déchirée et en même temps, il y a des fortunes qui passent dans les travaux…Des paillettes...

10 - D'où te viens ce goût pour la couleur?
Toutes les villes sont grises. Comme il y a un manque de couleurs de base, je les colorie. La couleur, c’est une thérapie urbaine pour moi. Et puis la couleur, c’est la vie, n’est-ce pas ?

11 - As-tu un message dans tes peintures? Ou bien travaille-tu à l'intuition?
Il y a d’abord le message direct dans les affiches que je colle dans la rue à Berlin et à Paris et toutes les villes où je vais. Ensuite, il y a les toiles qui sont plus intuitives. Pour moi, mes toiles sont des images qui doivent circuler autant dans la tête des gens que dans les lieux. Je me dis toujours que, une fois qu’une peinture est terminée, son histoire ne m’intéresse plus. C’est le ou les publics qui prennent le relais. Je suis pour un travail « automatique ».

12 - Depuis quand es-tu à Berlin? Pourquoi?
Depuis l’été 1995. J’y suis allé une première fois en 94 en touriste. Et puis j’y suis revenu un soir du mois d’août avec un orage très violent directement dans le centre. J’avais l’impression d’arriver dans une ville après la guerre ; il n’y avait plus de lumière, de l’eau partout. Le quartier était très noir, avec cette impression de ruines. Depuis je suis toujours dans le même quartier. Berlin est une ville immense, avec des usines vides, des grands terrains vagues, des lacs, des rues sinistres. C’est une anti-ville.

13 - Quels sont les peintres qui t'ont impressionné, qui t'ont influencé ?
Fernand Léger pour le graphisme et le côté social et industriel, Dubuffet pour son discours et son attitude non officielle. Et puis Andy Warhool et ensuite Keith Haring pour son travail dans la rue, les graffitis, le côté anti-peinture. Bosch, pour la folie, la paillardise, et la liberté pour l’époque de montrer des choses hallucinées, la débauche acceptée et  non-censurée. Il aurait dû faire des films.


14 - Combien de toiles as-tu réalisé à ce jour, le 2 janvier 2003 ?
Entre 1500 et 2000. En comptant les affiches, les toiles, les objets, les fresques. Les tracts, les graffitis dans les chiottes des cafés et autres lieux publics, le mail-art…


15 - Si je te dis que tu me fais penser à un Gauguin déchiré, explosé, que réponds -tu?
Ca fait plaisir mais je ne connais pas assez Gauguin pour juger de la comparaison. J’aime assez son entourage féminin.


16 - Te sens-tu proche de Keith Haring, de Basquiat, d'Andy?
J’aurais aimé être le fils d’Andy, le cousin de K.H., et le compagnon de fête de B.


17 - Qu'est ce que tu utilises comme type de peinture?
L’acrylique et uniquement les couleurs primaires. Jamais de noir. Pourtant, je fais dès fois des peintures en noir uniquement certains hivers de déprime.. Je fais aussi des sérigraphies.


18 - Quels supports utilises-tu ?
Papier, cartons, toiles, bois, murs, vêtements, meubles, parpaings, vaisselles, téléphones et tous les objets qui me passent sous la main



19 - Peindre est-ce pour toi un acte militant, une fantaisie d'excentrique, une passion?
C’est une thérapie. Quand je serai guéri, je ne peindrai plus.


20 - Quel est ton plus beau souvenir de peintre?
Me promener dans Paris un soir avec un original de Warhol sous le bras avec la peur, excitante, de me faire braquer. C’était un échange….



21 -Quel est ton plus atroce  souvenir de peintre ?
Quand j’ai fait une toile très grande, la nuit, en public avec une rage de dent incroyable et puis les drogues.



22 - Je sais que tu as traversé des squatts? Quel jugement portes-tu sur ce mouvement ?
En ce moment, c’est un mouvement assez important. C’est une grande question par rapport à l’art. C’est le rapport de l’art à la ville, à l’argent, par rapport aux visiteurs. C’est aussi un mouvement socioculturel qui peut/doit montrer autre chose que du figé dans les expos. Des gens comme Dubuffet en sont les précurseurs, par leurs textes. C’est aussi une fragilité que l’on ne trouve pas ailleurs, qui ne s’achète pas. C’est la liberté et la liberté est importante, déterminante. C’est le but de l’art, le moteur ?


23 - Quelle est ta cote à ce jour ? Vis-tu de ton travail? L'État français ou allemand t'a-t-il acheté à ce jour une de tes toiles?
J’ai oublié ma cote. Je vis à mi-temps de mon travail.
Non, l’État français ne m’a pas acheté des toiles. Heureusement.


24 - Crois-tu que la peinture sur toile a un avenir ? Comment te situe-tu par rapport au mouvement conceptuel? Au courant support/surface?.....
La peinture existera toujours ; le mouvement conceptuel me fait chier. Quand les galeristes auront bien bouffé du conceptuel et du bla-bla ainsi que le public, il y aura de nouveau la peinture.

25 - Te situes-tu dans un courant de peinture actuel? Si oui, lequel?
Je ne vois pas trop ce qu’il y a comme courants ; je suis proche de la peinture de ville, toute la tendance grapheur qui revient, le mouvement de l’art urbain, avec ses provocations et ses messages directs, le côté interdit, les codes, l’anonymat.

01.10.2007

Les Folies Siffait

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Photo Nicole Chatelier

 

 « Dans le site peu connu de la Folie Siffait…j’y déchiffre comme le mythe de l’Architecture enfin livrée en pâture au Paysage » Julien Gracq (Carnets du grand chemin)

Le site des Folies Siffait est un des hauts lieux oniriques de la vallée de la Loire. À la fois ruine extravagante et jardin fantôme, ce château des Abîmes fut édifié sur les ruines d’un château fort, au début du XIXe s. par Maximilien Siffait. L’étrangeté de ces vastes structures ruiniformes dominant la Loire, composées d’escaliers qui ne mènent nulle part, de fenêtres murées et de pavillons noyés au milieu des ronces, rend difficile leur classement dans un genre architectural précis : château d’illusion, décor en trompe-l’œil, jardin suspendu ?

Une folie romantique
C’est en 1816 que Maximilien Siffait, receveur impérial des douanes, découvre les bords de Loire, au cours d’un voyage d’affaires à Nantes. Pour cet homme du Nord, né en 1780 à Abbeville, repoussé de Calais à la suite des défaites napoléoniennes, c’est le coup de foudre et la possibilité d’une nouvelle vie. Sans attendre, il acquiert les terres de la Gérardière et le promontoire de Castel Guy qui s’élève à plus de 50 mètres au-dessus de la Loire. Il fait immédiatement construire un belvédère, une sorte d’avant-scène pour contempler, avec sa femme Marie-Louise, les levers de soleil sur la Loire. Décidant d’ajouter des escaliers pour rejoindre le fleuve, il embauche des centaines de paysans et des gens de la région au chômage pour effectuer les travaux.
Sans doute inspiré par le splendide et baroque jardin d’Isola Bella que le comte Vitalien Borromée avait créé en 1632 sur son île du lac Majeur, Maximilien Siffait poursuivit pendant 14 ans les travaux, faisant surgir des broussailles et des herbes folles, des constructions insolites, un kiosque turc, un pavillon à fronton triangulaire, de larges escaliers encadrés de lourdes rampes, des fenêtres murées, le tracé s’apparentant à un étrange labyrinthe.
Un ensemble architectural insolite que l’écrivain–voyageur Adolphus Trollope, en voyage dans l’ouest de la France, décrivit ainsi en 1839 : « Le voyageur voit dans le lointain une grande masse de constructions colorées d’une forme et d’une apparence inexplicables. »

Un jardin excentrique
 Aujourd’hui, les murailles des Folies Siffait sont toujours ornées de fenêtres murées et de portes qui ouvrent sur le vide. De mystérieux escaliers moussus, encadrés de lourdes rampes en fer, débouchent sur des précipices, et parmi les cèdres et les cyprès, des tourelles subsistent, défiant le temps. Cependant, les murs ont malheureusement perdu leur couleur.
Quel fut le but de Maximilien et de son fils Oswald, qui poursuivit son œuvre ? C’est sans doute la vie de Maximilien qui peut éclairer l’extravagance de ses constructions.
D’après Jean-Gabriel Bouchaud, un Nantais proche de la famille Siffait et issu d’une longue lignée d’artistes, ce jardin excentrique fut un acte d’amour, d’abord dédié à sa femme, ensuite  à sa fille, leur offrant ainsi une promenade sur les bords de Loire. Pourtant, une terrible malédiction frappera la famille. D’abord, la femme de Maximilien disparaît brusquement à l’âge de 36 ans. Brisé, celui-ci continue son œuvre, marquée cette fois par une douleur infinie, ce qui explique en partie les curieuses constructions qui émergent dès lors progressivement, voies sans issue, fenêtres et portes fermées, signes de la tragédie et du non-sens de la vie.
En 1832, Maximilien, élu maire du Cellier, pense à l’avenir de sa fille Jeanne-Louise, à qui il dédie les nouvelles extravagances des Folies Siffait. Mais celle-ci mourra avant l’inauguration de cette Folie, prévue pour ses 18 ans. À la mort de Jeanne-Louise en 1836, Maximilien, âgé de 50 ans, quitta Le Cellier, et son fils Oswald hérita des Folies Siffait, poursuivant l'œuvre romantique de son père.
Passionné de végétation, Oswald apporta une touche plus végétale, des voûtes de feuillages, transformant le site en « Feuillées Siffait ». Sa femme Rosalie fit enduire les murailles et les escaliers de « crépi multicolore » en mémoire de Jeanne-Louise. Le jardin suspendu devint encore plus excentrique, envahi de pagodes chinoises et des turqueries bizarres, et même peuplé de mannequins de cire.
Le site est protégé depuis 1942 et classé Monument historique depuis 1991. Aujourd’hui, quand on visite les Folies Siffait, on découvre une étonnante fantaisie architecturale, composée de vingt-trois terrasses soutenues par des murs en pierres sèches qui peuvent atteindre douze mètres de haut, l’ensemble relié par des escaliers qui descendent vers la Loire. Le lieu a été longtemps laissé à l’abandon. Aujourd’hui, la commune du Cellier, qui en est propriétaire, aménage le site pour le confort des visiteurs. Comme le souligne Jean-Gabriel Bouchaud, « qu’aujourd’hui et demain, en ce jardin sauvage et solitaire, les seuls bruits autorisés à rompre le silence soient celui de la fleur qui tombe flétrie au sol ou celui de la branche morte qui, sous les pas, se brise. »

07.09.2007

L'étrange domaine de l'abbé Saunière

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Asmodée 
Photo Nicole Chatelier

Le petit village de Rennes-le-Château, perché sur une colline  dominant la région du Razès, abrite une église qui cache l’une des plus grandes énigmes ésotériques du XXe siècle. Ornée d’étranges symboles  - notamment un terrifiant diable -, elle reste à jamais liée au destin de celui qui l’a restaurée au début du XXe siècle, l’énigmatique abbé Bérenger Saunière. Aujourd’hui encore, des chercheurs de trésors prospectent toujours aux alentours du village souvent accompagnés de fervents amateurs d’occultisme et de confréries secrètes.


Un mystérieux trésor
C’est à Rennes-le-Château que le jeune abbé Bérenger Saunière prit, en juin 1885, ses fonctions de curé de village. Cette ancienne capitale du royaume des Wisigoths, perchée sur un promontoire rocheux, dominant la vallée de l’Aude et de Sals, n’était plus qu’un nid d’aigle oublié de tous et à peine peuplé de trois cents habitants. La nomination de l’abbé Saunière à Rennes-le-Château était une sanction car ce jeune professeur au séminaire de Narbonne  venait d’être rétrogradé pour indiscipline. De nature insolente, indépendant et intégriste, l’abbé Bérenger Saunière était farouchement  antirépublicain.
À son arrivée, Bérenger Saunière découvrit l'église Sainte-Marie-Madeleine dans un état de délabrement avancé. Les voûtes s’affaissaient sous le poids d’une toiture tombant en ruines et l'eau tombait sur la tête des fidèles lors des offices. Le presbytère dans lequel il aménagea ses appartements, était dans un état encore plus déplorable, envahi même par des poules.
Devant ce sinistre état des lieux, Bérenger Saunière décida donc de restaurer l’église du village. C’est au cours de ces travaux, en juillet 1887, qu’il fit deux découvertes déterminantes pour la suite de l’histoire : d’une part, de mystérieux parchemins dissimulés dans un pilier creux et d’autre part, une marmite remplie de pièces d’or sous une dalle, la dalle des chevaliers.
Saunière garda le trésor pour financer la suite de ses travaux et décida de déchiffrer les parchemins. On le vit courir la nuit dans les champs, un sac sur le dos, en compagnie de sa gouvernante, Marie Denarnaud,  revenant tous les soirs, le sac rempli de cailloux choisis avec soin. Quand on l'interrogeait sur ses sorties nocturnes, il répondait ,imperturbable, qu'il avait décidé d'orner d'une grotte en pierre le minuscule jardin qui se trouvait en face de l'église, une grotte d’ailleurs toujours en place mais pillée. Se rendit-il à Paris comme certains l’ont prétendu, s’introduisit-il dans les milieux occultes et spirites pour y rencontrer le jeune moine Émile Hofflet, spécialiste des écritures anciennes, amateur de sociétés secrètes et ami du célèbre ésotériste René Guénon ? Beaucoup en doutent.
Ce qui est sûr, c’est que l’abbé fut dès lors pris d’une frénésie architecturale et se lança dans des dépenses somptuaires, faisant paver le sol de l’église avec des dalles carrées noires et blanches, l’ensemble évoquant un échiquier. Quant au décor de l’église, il dégage toujours aujourd’hui une atmosphère trouble et inquiétante, renforcée par cette inscription sur le fronton de l’église : « Terribilis est locus iste » (« Ce lieu est terrible »), allusion au caractère tellurique puissant du site, diront certains ésotéristes. À l’entrée, Asmodée, le diable cornu et boiteux, le surintendant des enfers qui connaît le secret des trésors cachés, veille, soutenant le bénitier, surmonté des initiales « B.S ». Ce démon aux couleurs criardes, de dimensions humaines et le regard mauvais, est assis ; deux de ses doigts forment un cercle, une de ses côtes est plate, le mamelon n'est pas à sa place. La présence de ce diable dans la maison de Dieu, présence rare et insolite, suscitera de multiples commentaires : satanisme, culte aux forces païennes, exorcisme…
En 1900, l’abbé Saunière acheta des terrains et fit édifier, pour plus d’un million de francs or de l’époque, la villa Béthanie et une tour néogothique de deux étages, la tour Magdala, dans laquelle il installa une vaste bibliothèque. Il fit agrémenter le domaine avec un chemin de ronde, un parc, des bassins, un potager et un verger. À la villa défilaient des personnages célèbres : le secrétaire d'État aux Beaux-Arts Dujardin-Baumetz ; mais aussi Andrée Bruguière, femme de lettres en vogue, qui se faisait appeler marquise d'Artois, la marquise de Bozas, d'authentique noblesse, et un personnage surnommé « étranger » par les gens du pays, qui n'était autre que l'archiduc Jean de Habsbourg, cousin de l'empereur d'Autriche-Hongrie. Le village, surpris par la vie mondaine de son curé, lui pardonna tout, celui-ci étant d'une générosité sans limites.
Pendant tout ce temps, Bérenger Saunière n’échappera à aucune accusation plausible ou fantasmatique. On l’accusa ainsi pêle-mêle de trafics de messes, d’adoration du diable, de détournement d’argent et de tentative de coup d’État monarchiste, son presbytère étant devenu le repaire de tous les royalistes d’Europe. Il donna sa démission de prêtre le 1er février 1909, fut déchu de ses fonctions sacerdotales en 1911 et fut même inculpé pour trafic de messes en 1915. Jusqu'à sa mort, il vivra sans argent, vendant des médailles religieuses et des chapelets aux soldats blessés soignés à Campagne-les-Bains. Il sera même accusé d'avoir hébergé des espions allemands et mourut le 22 janvier 1917, à l'âge de 65 ans, frappé d'une hémorragie cérébrale, à la porte de la tour Magdala. Toujours aimé de ses paroissiens, son cadavre fut exposé sur le chemin de ronde, recouvert d'une tenture à pompons rouges. À sa mort, une partie de sa bibliothèque aurait été rachetée par la Ligue de la Librairie ancienne (International League of Antiquarian Booksellers), institution anglaise qui acquerera également la bibliothèque de son ami l'abbé Hoffet. Étrange destinée de cet homme, car on s'aperçoit, à l'ouverture de son testament, que ce prodigue ne possède rien : tout est au nom de sa gouvernante Marie Denarnaud, qui mourut en 1954, gardant au fond d’elle l’énigme de Rennes-le-Château.


Une légende moderne
C’est l’écrivain Gérard de Sède qui va redonner vie à l’abbé Bérenger Saunière, retombé dans l’oubli, en  publiant coup sur coup L'or de Rennes ou la vie insolite de Bérenger Saunière, en 1967, et Le trésor maudit de Rennes-le-Château, en 1968. Le succès est immédiat, et Rennes-le-Château va attire des centaines de chercheurs de trésors et d’amateurs d’énigmes ésotériques. Le livre révèle en effet que l’abbé a sans doute trouvé une partie du fabuleux trésor des Mérovingiens pour financer son domaine, ayant dépensé plus de trois cent mille euros actuels dans ses travaux. Le conseil municipal de Rennes-le-Château fut même amené à prendre des mesures draconiennes en interdisant tous types de fouilles sur le territoire de la commune de Rennes-le-Château, et la gendarmerie locale dut intervenir plusieurs fois pour stopper certains individus  qui creusaient à la dynamite  les environs de l’église.
Dès lors, les hypothèses les plus délirantes vont se répandre. L’abbé Saunière aurait-il découvert le trésor des Templiers, ou bien celui des Cathares, ou bien même celui de Blanche de Castille ?
Gérard de Sède, lui, affirma que les parchemins trouvés par l’abbé Saunière révélaient de façon incontestable que l’abbé Saunière avait trouvé une partie du trésor des Mérovingiens, s’inspirant ainsi des révélations d’un mystérieux Prieuré de Sion, vieux de 700 ans, qui l’aurait guidé dans ses recherches. Cette confrérie secrète, gardienne du secret, aurait eu pour but d’assurer la survie de la lignée mérovingienne et faire en sorte qu'elle remonte sur le trône de France. Or, on sait maintenant que Gérard de Sède a été manipulé et mystifié  par un certain Pierre Plantard, qui avait créé de toutes pièces le fameux Prieuré de Sion dans les années 1950, c’est-à-dire 60 ans après les découvertes de l’abbé Saunière. Conspirateur, Plantard eut en effet l’étrange idée, en compagnie d’un marquis érudit et fantasque, Philippe de Cherisey, de fabriquer les parchemins prétendument retrouvés par le curé, qui détaillaient la royale ascendance de Plantard et la lignée de la fondation du Prieuré de Sion, qui aurait été créé en 1099, avec la liste prestigieuse de ses grands maîtres tels que Léonard de Vinci, Debussy, Cocteau…
 Plantard et Cherisey iront même jusqu’à déposer leurs faux documents à la Bibliothèque nationale au milieu des années 1960. Ce sont les fameux « dossiers secrets » que l’écrivain Dan Brown, auteur de Da Vinci Code, évoque dans sa préface comme preuve irréfutable de l’existence du Prieuré.
Dans les années 1980, Gérard de Sède  avoua lui-même dans son livre Rennes-le-Château, Le dossier, les impostures, les fantasmes, les hypothèses comment il avait été trahi par cet aventurier. Mais l’affaire ne s’arrêta pas là car trois Anglo-Saxons, Richard Leigh, Henry Lincoln et Michael Baigent, passionnés d’ésotérisme et manipulés par Plantard, publient  en 1982 un étrange livre, L’Énigme sacrée (Holy Blood, Holy Grail), dans lequel les auteurs affirment que  les Mérovingiens sont en réalité les arrière arrière-petits-enfants de Jésus et Marie-Madeleine, établissant sans complexe des liens entre Nostradamus et Alain Poher, De Gaulle et Louis XIV, et expliquent que « le monde actuel a besoin d’un véritable chef ».
Au milieu des hypothèses les plus farfelues surnage l’idée toute simple que l’abbé Saunière aurait découvert, au cours de ses recherches, le trésor local de l’église que le curé Bigou, persécuté pendant la Révolution française, aurait caché dans des grottes sur la colline de Rennes –le-Château.
Cependant, le mystère persiste toujours aujourd’hui et les chercheurs de trésor continuent à fouiller la colline de Rennes-le-Château, quelquefois même à coups de dynamite ; quant aux amateurs de sites ésotériques, ils rôdent toujours dans les rues du village et autour de l’église, espérant découvrir le secret de ce curé de campagne qui mourut pauvre et rejeté de tous. Depuis plus de 30 ans, Rennes-le-Château est devenu le haut lieu des occultistes, des rosicruciens, des kabbalistes et même des ufologues.