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16.02.2008

La ferme des maléfices

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                C’est au début des années 1980 que l’affaire de Buriane éclata. Bâtie à plus de 1 100 mètres d’altitude, dans les monts du Forez, la ferme de Buriane était à l’époque complètement isolée, perdue au milieu de vastes landes de bruyère balayées par les vents puissants de l’Est. Trois générations de paysans habitaient cette sombre bâtisse adossée à la face nord de la montagne, dont toutes les pièces communiquaient avec la grange et l’étable. Le confort y était rudimentaire : sol en terre battue, meubles rares et rustiques, toilettes à l’étable, au milieu des vaches.
En 1984, la ferme était occupée par 5 personnes : un couple — Jeannine J., 40 ans, une femme énergique, solide au travail et d’un tempérament fort, et son mari, Marcel J., 50 ans, au chômage —, leur fils de 20 ans et les grands-parents dont le grand-père (père de Jeannine) qui, victime d’une chute de croix dans le cimetière du village, était grabataire, ne se déplaçant à l’intérieur de la maison qu’en chaise roulante poussée par sa vieille mais robuste épouse.
    Une nuit de mars 1984, le lit de Jeannine se remplit mystérieusement d’épingles. Puis une pierre écrasa son lit, la malheureuse femme échappant de peu à la mort. Les jours suivants, les vaches et les chèvres moururent une à une d’hémorragie interne : à l’autopsie, le vétérinaire trouvera dans leur panse des centaines d’épingles. La vie devint intenable à la ferme. Tous les matins, Jeannine et son mari découvraient des cadavres de vaches.
La famille ensorcelée ne dormait plus, en proie à la hantise de la persécution. La nuit, ils entendaient des bruits de pas dans la cour, des volets claquaient alors qu’il n’y avait pas le moindre vent, des raclements de gorge terrorisaient le grand-père.
Le seul membre de la famille qui fit face à l’agression magique fut Jeannine qui, dès le début, désigna le commis J. M., un vieux garçon un peu simplet, comme le responsable de toutes ces diableries. Une information judiciaire fut ouverte dès le printemps et la gendarmerie, sous l’autorité de l’adjudant-chef M. C., arrêta le commis. Pourtant, faute de preuves, la justice le relâchera quelque temps plus tard.
    C’est alors que survint, dans cette atmosphère empoisonnée, un personnage doué d’un charisme ensorceleur, J. C., le mage de Fleurac, qui prit sous son aile protectrice la famille ensorcelée. Surgi de Dordogne, le mage devint le désenvoûteur attitré de Jeannine et désigna très vite comme responsable de ses malheurs C., une voisine de la vallée, qui, selon le mage, avait « le pouvoir de faire apparaître des épingles à distance grâce à des livres de magie noire ».
Dans le même temps, le mage entreprit, moyennant finances, d’exorciser la maison ensorcelée, parcourant à grandes enjambées les chambres et l’étable, en lisant d’une voix sourde Le livre secret des grands exorcismes et bénédictions, au milieu de vapeurs d’encens et dans la pâle clarté des bougies.
Pour finaliser le contre-envoûtement, Jeannine fit un pèlerinage d’exorcisme à San Damiano, petit village italien où la Vierge Marie était apparue à Mamma Rosa. De ce voyage, Jeannine rapportera une statue qu’elle placera au-dessus de son lit en guise de protection contre les démons qui la persécutaient. Pourtant, le phénomène continua : les épingles réapparaissaient et piquaient Jeannine au milieu de la nuit, dans son lit, dans la grange, dans la cuisine. Un vrai cauchemar. La famille perdit le goût au travail et la ferme périclita.
Au même moment, l’adjudant-chef M. C., continuant son enquête, dirigea ses soupçons sur la voisine C. Il avait en effet découvert que cette dernière était une cousine de Jeannine et qu’elle aurait bien voulu marier sa fille Cécile avec le fils de Jeannine pour faire fusionner les deux fermes. Le motif devenait donc économique : créer une plus grande ferme de 30 à 40 hectares, plus rentable. Pourtant, le gendarme se heurta à une énigme : d’où venaient les épingles ? Il n’en trouva aucune du type découvert dans le lit de Jeannine ou dans la panse des vaches chez les détaillants et les quincailliers de la région.
    En juillet 1985, alors que le phénomène durait depuis plus d’un an, l’affaire prit une tournure nationale : FR3 et le journal Le Monde relatèrent les étranges phénomènes. On parla du retour des sorciers et de la survivance de vieilles pratiques d’envoûtement dans la France profonde.
Attirés par la rumeur, des radiesthésistes, des parapsychologues et des exorcistes rappliquèrent de toute la France pour vendre leurs médications, onguents et autres breuvages contre le mal. Or ils connaîtront tous l’échec : le jeune exorciste F. R. avouera, après avoir passé trois heures dans la ferme, « avoir été frappé de paralysie faciale » ; le voyant T. L. recevra dans l’obscurité de la maison une paire de claques qui le blesseront sérieusement ; et enfin, le curé du village mourra subitement d’un accident de voiture en revenant de la ferme où il avait été prier avec la famille envoûtée.
Coïncidences, hasard malheureux, diront les sceptiques ; hystérie collective, analyseront les médecins rationalistes ; transes hallucinatoires, expliqueront les sociologues. Tout au long de cette période, le mage de Fleurac, lui, continuera de traquer le mal en toute sérénité.
En 1986, un journaliste du magazine Géo, M. S., qui enquêta sur l’affaire, fit une troublante découverte : une usine de jouets Gégé, désaffectée depuis dix ans, abritait encore des milliers d’épingles qui garnissaient les trousses des couturières. Or, la population locale ne s’était pas gênée pour piller les stocks d’épingles. Certains pensèrent que des membres de la famille J. s’y étaient peut-être servis pour commettre leurs actes de vengeance et de jalousie... Toujours est-il que les persécutions continuèrent pendant des années, épuisant un à un les membres de la famille J.
L'affaire de Buriane évoque deux autres affaires. D'abord, celle de Séron (Hautes-Pyrénées) où, en 1978, des incendies diaboliques s'allumaient spontanément dans les couettes et les armoires à linge de la famille ; ensuite, celle de Moirans-en-Montagne où, en 1997, des feux spontanés se sont déclarés, le plus violent causant la mort de deux personnes. Dans les deux cas, après des mois d'investigations, les coupables furent pris : à la surprise générale, c’était des familiers, voire des membres de la famille. Or, dans l'affaire de la ferme des Maléfices, le mystère est resté entier jusqu'à ce jour.
Pour conclure, on peut dire qu'on trouve dans cette affaire les caractères généraux des histoires de sorcellerie : un phénomène de hantise lié à des persécutions objectives (épingles, mort des vaches, dépression des habitants) qui se répètent de manière régulière ; des envoûtés qui se sentent réellement persécutés et qui vivent l'affaire comme un drame épouvantable ; un désenvoûteur, le mage de Fleurac, qui sait profiter du désarroi de la famille J. ; des enquêteurs perdus dans la jungle de l'irrationnel. Enfin, comment ne pas souligner la force des deux personnages qui dominèrent toute l’affaire : Jeannine, l'Auvergnate farouche qui fit face aux persécutions, qui lutta contre le mauvais sort, et le mage de Fleurac, le désenvoûteur, mi-sorcier, mi-charlatan.