19.11.2006
Pierre Rapeau, le maquilleur de la nature
Photo © Nicole Chatelier
Fatigué du monde, Pierre Rapeau, professeur de sciences naturelles, est retourné un jour dans les bois de son enfance, prenant, dit-il, « le paysage du Périgord comme un grand cahier pour y inscrire ses rêves » et jeter comme le Petit Poucet des bouches et des yeux sur les écorces et les granites. Au milieu des bois, sur un tapis de fougères, les yeux mi-clos, il me raconta l'histoire de ces souches, roches et racines qu'il a peintes. « Au début des années 1980, j'étais atteint de silence. J'étais prof de biologie. J'en avais marre et j'ai divorcé. Je suis allé parler aux arbres de mon enfance. J'ai repeuplé mon monde avec mes propres créatures, ma propre mythologie, lointains échos des légendes que ma grand-mère me racontait."
Il s’agissait pour lui de se retrouver tout simplement et de retrouver un monde qu’il avait perdu de vue à Paris. Pendant toute sa période parisienne, il fréquenta seul et sans formation les galeries de peinture, surtout rue de Seine. Il se promenait toujours avec un carnet où s'inscrivait une recherche poétique entre dessins et texte. De là peut-être cette envie, cette rage d'écrire sur tous les supports possibles du paysage, arbres, souches, terre, glace, neige, outils agraires abandonnés, croix, feuilles, vieux murs…
Avec Pierre Rapeau, une nouvelle génération d’artistes est née, les maquilleurs de la nature. Un soir de juillet 1992, j'ai couru au fond des bois périgourdins, aux côtés de ce grimeur d'arbres qui peuplait de créatures, depuis plus de dix ans, les sous-bois d'Abjat, effrayant les petits enfants, agaçant les chasseurs de sangliers. J'ai vu au crépuscule les derniers rayons du soleil venir mourir sur le visage mélancolique de «la Belle Endormie». J'ai senti les yeux des dryades et des licornes tatoués sur les écorces nous épier. Pierre Rapeau caressait avec tendresse les visages graffités dans la pierre et le bois, un poème flottant sur les lèvres. Sans le savoir, il avait suivi les traces de Richard Long et d'Hamisch Fulton, transformant le paysage en palimpseste végétal, Hamisch Fulton qui disait : « J'ai choisi de faire de l'art en marchant, en utilisant des lignes et des cercles, ou des pierres et des jours.»
La journée de ce peintre des arbres obéit à un rituel étrange et précis. Au petit jour, il part à bicyclette, le nez au vent, au rendez-vous des arbres, deux gros pots de peinture brinquebalant de chaque côté de son guidon. Comme un Indien, il s'enfonce dans les bois moussus chargés d'odeurs d'herbe mouillée et d'écorces, et se perd dans les buissons, le regard flottant, scrutant l'ombre épaisse des sous-bois. Par surprise, il capture sur les troncs noueux de châtaigniers morts les formes endormies qui gisent secrètement dans les souches hérissées, les racines arachnéennes et les grosses boules de granite qui affleurent le sol. Alors il prend ses couleurs et grime avec douceur les arbres à l'agonie. D'un coup de pinceau, il souligne l'arrondi d'une bouche pulpeuse, l'ovale d'un œil, le mufle rouge d'une licorne, révélant ainsi nymphes et dryades assoupis dans les plis des arbres. Le résultat est surprenant, mystérieux. Des elfes, des guerriers indiens, des femmes-fées, des totems masqués surgissent sur les loques des arbres oubliés dans leur tombe forestière.
Pierre Rapeau délivre les divinités sylvestres prisonnières des écorces. Il leur donne un visage déshabillé de rides, les baptise de noms sortis de sa propre mythologie. Les arbres morts se métamorphosent alors en «Cosaque», en farouche «Gobeur de ciel», en «Vieil Insurgé» au visage cruel, en «Femme-Licorne» à la corne rouge, en «Jean-sans-tête», en «Père-la-Colère» aux yeux accusateurs, en «Homme-mouton» doré... Autant de silhouettes légendaires empruntées aux récits de sa grand-mère. Les bois s'animent, se peuplent d'yeux rieurs, vengeurs, qui agacent les bûcherons et effraient les petits enfants. Etrange bal masqué pour ce grand maître des arbres cornus et branchus...
Attentif aux gémissements des branches, aux bruissements du feuillage, le tatoueur des bois évite de blesser les arbres. Il les caresse en les peignant. Ses interventions se veulent éphémères : la pluie, le vent, la neige effacent les visages, mais, têtu, Pierre rapeau recommence, courant d'un arbre à l'autre. Les arbres le guident, l'appellent au plus profond des broussailles. Une œuvre déambulatoire où l'anecdocte devient fragment d'une vaste histoire forestière. «La Belle Endormie», par exemple, fut de tout temps un simple bloc de granite à demi enfoui dans les herbes, qui servait de rendez-vous aux chasseurs de sangliers, jusqu'au jour où le tatoueur remarqua que les derniers rayons du soleil venaient mourir sur les formes arrondies de la roche. Les soirs d'hiver, du rose s'attardait sur la pierre, et Pierre Rapeau rêvait jusqu'à la nuit tombée, bercé par les vents oiseleurs.
Un jour, caressant le rocher, il sentit la forme parfaite d'une bouche. En une nuit, il peindra frénétique les deux demi-visages d'une femme, soulignant les lèvres charnues et les yeux mi-clos. Tout près d'un étang, le «Roi Crapaud» guette les égarés et des sorciers masqués attendent la nuit pour filer au sabbat, là-bas, du côté de Puizillou et de La Roderie. Un itinéraire initiatique qui s'est enrichi d'une grande fresque au saut de Chalat, racontant la légende des cloches d'Abjat, une légende noire faite de jacqueries et de misère, surgie de la fin du règne de Louis XIII... Au fil du temps, les couleurs se sont faites plus crues, plus dures, les formes plus expressives. Le pastel tendre des débuts est devenu acrylique. Comme si le maquilleur avait eu envie de réveiller la nature, de rendre le granite vivant, l'écorce sensuelle.
La singulière aventure artistique de Pierre Rapeau m’évoquait un art ambulatoire, celui des traditions picturales des anciens peuples africains. Une quête primitive qui cherche son chemin dans les profonfeurs des bois périgourdins. Et comme un sorcier animiste, il conclut : « Vous savez, j'ai toujours l'impression que les arbres écoutent le battement de mon cœur... »<
12:20 Publié dans France insolite | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : France insolite, art insolite


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