13.10.2006
Le guerrier du métal
Photo © Nicole Chatelier
Robert Le Lagadec voulait laisser une trace de métal derrière lui. Il laissera surtout la griffe d’un artiste singulier, farouche, rétif à toutes les modes, à tous les ordres. « Toi l’Artiste, aimait–t-il à dire, sois homme de guerre, plutôt qu’un soldat qui se couche pour un monde qui te détruira ». Pendant vingt ans, ce farouche Breton a sculpté des statues métalliques, ses fameuses Divinités païennes, qu’il aimait comme ses propres enfants et qu’il refusait de vendre. Il les a plantées entre quelques pavillons de brique, dans une petite prairie à la lisière d'un petit bois de l'Essonne, utilisant pour les fabriquer de vieilles tôles rouillées récupérées dans les casses du coin. Il est mort le vingt-six décembre 2002.
Aujourd’hui, au milieu de sa prairie, les sculptures métalliques bravent la pluie, le soleil et le vent. Elles sont noires, aériennes, sauvages. Leurs mains sont des griffes d'acier, leurs visages de terribles mufles de métal déchiré et leurs corps éclatés se terminent en queue de reptile. Quand on lui demandait ce qu’il faisait, Robert répétait sûr de lui, les yeux brillants : j'invente un culte artistique dédié aux forces primitives. Fier de ses origines, il rappelait que son père était porcher et sa mère basse-courrière, et il ajoutait, malicieux, que lui était un poète-forgeron. Son atelier de ferraille se résumait à quelques outils rudimentaires, une masse, une pince à couper la queue des chevaux, une lampe à souder et un marteau...
Un matin d’avril 1992, au pied d’un de ses dieux de métal, il me raconta en deux ou trois mots l’origine de son œuvre : tu vois petit, c’est en me promenant un jour dans les bois que j'ai vu une souche et, plus loin, un bout de ferraille. J'ai soudé la souche sur le bout de ferraille... Alors j'ai changé de dimension. » Ça me rappelait d’autres destins, celui du Facteur Cheval ou de René Raoult, un autre Breton, un autre créateur de totems. Toujours le même déclic : une pierre, un tronc d’arbre et chez Robert un bout de métal.
La création de chaque Divinité obéissait à un protocole précis, personnel, énigmatique... Au matin, à peine levé, le combat contre la tôle commençait. L'ermite sculpteur surgissait de sa cabane et redressait à grands coups de masse les vieilles tôles rouillées, humides de rosée. Ça grinçait, ça gémissait. Robert aplanissait, affinait les pièces au marteau sur son enclume, son tas, comme il disait, donnant des volumes inquiétants aux statues. Très concentré, il tordait, torturait, triturait la ferraille, traçant à la craie des lignes blanches pour fixer les contours des formes, un bec, une corne, une chevelure, un sein. Avec précision, il assemblait de bas en haut les morceaux de tôle sculptée, qu'il soudait à froid, enfreignant ainsi toutes les lois du matériau noble. Le travail de Robert s'achevait par un vernissage des statues au rustol et une grande fête de trois jours à chaque printemps où il invitait avec Anne-Marie, sa femme, sa muse, tous ses amis, ses frères de l’art sauvage qui déambulaient un verre à la main sous l’œil métallique des statues.
Lui, l'immigré breton, l'ancien commando, l'anarchiste, prit ainsi progressivement sa revanche d'artiste populaire, imprimant sa secrète souffrance dans le métal, le fer qu'il faisait plier à grands coups de marteau dans le silence de son champ de barbare. Toute la journée, tous les jours de l'année, Robert Le Lagadec a pétri ainsi avec allégresse des morceaux de cuves à mazout, des portes de chaudière, donnant ainsi une nouvelle vie aux anciens dieux celtes qui sommeillaient dans sa mémoire lointaine. Quand on venait le voir, Robert frôlait avec volupté les statues qui dressaient leur cou métallique vers le ciel et murmurait: « L'homme n'est pas encore né. Je montre sa douloureuse naissance. C'est ma façon magique de concevoir la sculpture... »
Une statue monumentale domine le champ: Clameur. Elle transpire de douleur et d'effroi. Son sexe est dressé, le visage déchiqueté. Les bras sont écartés dans une prière silencieuse, secrète, inquiétante. C'est l'homme inachevé, l'homme qui n'est pas encore sorti de sa condition animale, qui crie au milieu des herbes et des fleurs : « Aidez-moi à naître ». À sa gauche, l'Albatros qui n'arrive pas à s'envoler, cloué au sol. L'oiseau des mers se révolte : il a le poing tendu dans un signe de vengeance contre tous ceux qui l'ont persécuté à travers les siècles. À sa droite, un couple mi-homme, mi-bête s'affronte dans une danse frénétique. La femme menace l'homme qui demande pitié et ouvre ses bras en croix. Amour primitif, amour de fer. Parmi les pommiers, un Prométhée à tête de serpent, assis sur un rocher, protège le feu sacré qu'il a volé, et tout autour, comme jetés dans les fougères, des filaments de ferraille sculptée, masques de métal, boucliers de guerriers, visages de déesses celtiques et d'hommes prostrés. L'univers de Robert Le Lagadec fut celui d'un chercheur d'absolu, dur, tragique, cosmique.
17:40 Publié dans France insolite | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : France insolite, art insolite


Commentaires
bonsoir
j'ai un peu parcouru ce blog
il est fort interessant ...
je vais revenir
merci et à bientôt
Ecrit par : Bernard | 17.01.2007
Ecrire un commentaire